Covid-19 : comment est-on arrivé à une telle reprise de l'épidémie ?

Lucile Descamps
·8 min de lecture
La deuxième vague de coronavirus est désormais bien installée en France, malgré les avertissements sur le sujet depuis l'été.
La deuxième vague de coronavirus est désormais bien installée en France, malgré les avertissements sur le sujet depuis l'été.

Malgré les menaces et les alertes de l’été, la deuxième vague de coronavirus s’est lentement installée en France. Au point, aujourd’hui, d’avoir des conséquences sanitaires inquiétantes. Mais comment en est-on arrivé là ?

Ton grave et prévision d’un mois de novembre sinistre. La communication du gouvernement a pris un nouveau tour, jeudi 22 octobre. Outre l’extension du couvre-feu à 38 départements, Jean Castex et Olivier Véran ont dressé un tableau inquiétant de la situation sanitaire en France. “Les semaines qui viennent seront dures [...]. Le nombre de morts va continuer d'augmenter [...]. Le mois de novembre sera éprouvant, nous le savons déjà”, expliquait notamment le Premier ministre.

Si le discours est devenu aussi grave, c’est que les chiffres sont inquiétants. Au-delà de la hausse des contaminations, les hospitalisations et les admissions en réanimation sont également en augmentation, ainsi que les décès. Sans oublier que, dans plusieurs régions, les hôpitaux sont au bord de la saturation et que certains ont déjà dû déprogrammer des opérations et même déplacer des patients.

Mais comment en est-on arrivé à cette deuxième vague, qui pourrait même être “pire que la première” ?

La sonnette d’alarme tirée depuis l’été

Pour le docteur Yvon Le Flohic, médecin généraliste co-auteur de plusieurs tribunes depuis le début de l'épidémie, il n’y a là rien de vraiment surprenant. “On a toujours considéré, vu ce qui se passait cet été en Floride puis en Espagne, que la partie n’était pas terminée”, nous explique-t-il. “C’est toujours difficile de prévoir et de se projeter, mais on a toujours considéré qu’il fallait continuer d’avancer sur la prévention. L’idée, c'était de se préparer au cas où”, détaille-t-il.

“On avait bien expliqué qu’il y avait un risque de reprise, tout en disant qu’on ne savait pas encore quelle serait l’ampleur, ni la gravité de la situation”, abonde Stéphane Gaudry, professeur de médecine intensive-réanimation à l’hôpital Avicennes, interrogé sur le sujet pour un précédent article. “On espérait qu’avec les mesures barrières, la reprise serait contenue. Mais on s’est aperçu, au début du mois de septembre, que malheureusement ça ne serait pas le cas, en tout cas, que ce ne serait pas assez contenu pour préserver la qualité des soins pour tous les malades, Covid et non Covid”, poursuit-il.

Dès le début du mois de septembre, plusieurs professionnels santé ont tiré la sonnette d’alarme sur la situation et sur les semaines qui allaient suivre. Le professeur Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, faisait part de son inquiétude le 9 septembre. Deux jours après, Laurent Papazian, professeur et chef de service de médecine intensive-réanimation à Marseille, annonçait que les hôpitaux de la ville étaient déjà au bord de la saturation. Le 18, c’est l’AP-HP qui prévenait que les services des hôpitaux d’Île-de-France seraient débordés d’ici la fin du mois d’octobre.

Une progression logique vers les plus vulnérables

Malgré ces mises en garde, les chiffres n’ont cessé d’augmenter. “Ça a été une progression assez linéaire”, commente le docteur Yvon Le Flohic, même si plusieurs événements sont venus accélérer la propagation. “Il y a eu beaucoup de contagions cet été, pendant les vacances, qui n’ont été ni vues, ni dépistées. Les personnes atteintes sont ensuite rentrées dans les métropoles, et le virus s’est massivement diffusé dans le milieu scolaire et étudiant”, poursuit-il.

Puis “secondairement, ça a atteint toutes les classes d’âge”, y compris les personnes âgées et vulnérables. Un mécanisme qui s’était déjà observé lors de la première vague, rappelle le médecin.

Les chiffres des contaminations, dévoilés par Santé publique France chaque semaine, permettent d’ailleurs de voir très clairement ce phénomène. Le taux d’incidence - le nombre de personnes atteintes rapporté à la population - a d’abord fortement augmenté chez les 15-44 ans dès la mi-juillet, alors qu’il stagnait dans les autres catégories d’âge. Puis, à partir du début du mois d’août, le taux d’incidence a commencé à augmenter chez les plus âgés, mais de manière bien plus lente.

Hausse progressive chez les plus âgés

Mais cette tendance s’est peu à peu inversée au fil de l’été. Durant les semaines du 17 au 23 puis du 24 au 30 août, l’augmentation du taux d’incidence était la plus élevée chez les 15-44 ans puis chez les 0 à 14 ans. Mais une bascule s’est opérée durant la première semaine de septembre. L’augmentation du nombre de nouveaux cas était la plus importante chez les 75 ans et plus (une hausse de 44% étaient enregistrée par rapport à la dernière semaine d’août), alors même que le taux de dépistage avait légèrement diminué dans cette catégorie.

Du 7 au 13 septembre, c’est encore chez les 75 ans et plus que le taux d’incidence a le plus augmenté, atteignant les 45 cas pour 100 000 personnes, contre 28 la semaine précédente. Cette tendance s’est poursuivie. Du 12 au 18 octobre, le taux d’incidence a, une fois de plus, fortement augmenté chez les plus de 75 ans mais aussi chez les 65 à 74 ans, au point d’atteindre 195 cas pour 100 000 habitants dans la première catégorie et 164 pour 100 000 dans la deuxième.

Par ailleurs, 2 173 personnes de 75 ans ou plus étaient hospitalisées pour le Covid-19 le 25 août, elles étaient 6 691 le 20 octobre. Dans cette même catégorie d’âge, les patients en réanimation sont passés de 101 le 25 août à 656 le 20 octobre.

Des décisions “au fur et à mesure” par manque de visibilité

Pourquoi n’a-t-on pas pu stopper la deuxième vague avant qu’elle ne prenne cette ampleur ? “Les décisions qui ont été prises en août et septembre relevaient plutôt du contrôle du risque”, commente Stéphane Gaudry, professeur de médecine intensive-réanimation à l’hôpital Avicennes.

“La difficulté, c’est qu’on manquait de connaissance sur l’ampleur que ça allait prendre : on a très peu de comparaison, c’est une épidémie très récente et les modèles à long terme ne sont pas parfaits”, poursuit-il. “On a des modèles qui sont plutôt bons à 15 jours, 3 semaines. Mais au-delà, c’est compliqué d’avoir des certitudes”. Ce qui a conduit à prendre des décisions politiques “au fur et à mesure”.

Des voix dissonantes pendant l’été

“La population française est moins encline à accepter des mesures de restrictions importantes maintenant”, commente Stéphane Gaudry. “Il y a un débat politique et social, que je peux comprendre d’ailleurs. Mais il faut au moins qu’on soit clair sur le diagnostic : le rebond est bel et bien là”.

C’est ce constat, justement, qui a tardé. Notamment parce qu’une partie de la communication menée sur le sujet durant l’été a laissé penser que la deuxième vague n’arriverait jamais. “On a été confronté à des personnes qui disaient qu’il ne se passerait rien, qu’on avait plus de cas uniquement parce qu’on faisait plus de tests... Certaines personnes se sont exprimées dans les médias en s’appuyant sur des convictions personnelles, qui n’étaient pas étayées par grand chose. Elles auraient dû s’abstenir”, regrette le docteur Yvon Le Flohic.

Désormais, l’heure n’est plus à la remise en question de la deuxième vague, car le constat est sans appel : certains services déjà saturés, des plans blancs mis en place, des opérations reprogrammées, des patients en réanimation déplacés, entre 150 et 200 morts par jour. Mais une question reste en suspend : “est-ce que l’épidémie va continuer de progresser linéairement ou de manière exponentielle ? C’est difficile de le dire, mais c’est très mal engagé dans l’immédiat”, conclut le docteur Yvon Le Flohic.

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