Covid-19 : la Russie cache-t-elle ses morts ?

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La mortalité liée au Covid-19 pourrait avoir été grandement sous-estimée en Russie.
La mortalité liée au Covid-19 pourrait avoir été grandement sous-estimée en Russie.

Officiellement, la Russie compte un nombre de morts du coronavirus très bas comparé au nombre de contaminations. Mais la mortalité serait en fait bien plus élevée.

La Russie cache-t-elle ses morts du coronavirus ? C’est une question qui se posait déjà au printemps dernier et qui revient sur la table. Alors que le nombre de contaminations et de décès est reparti à la hausse dans le pays - comme ailleurs en Europe -, dépassant largement les chiffres du printemps, la mortalité en Russie est bien moins élevée qu’ailleurs.

Selon les dernières données, aux États-Unis, le taux de mortalité du Covid-19 s’élève à 2,5%, avec plus de 9,2 millions de contaminations depuis le début de l’épidémie et près de 231 000 décès. En France, le taux de mortalité est environ à 2,6%, il est à 3% en Espagne, et 2,8% au Brésil. Alors qu’en Russie, il est seulement à 1,7% selon les chiffres officiels, qui font état d’1,64 million de contaminations et 28 260 morts.

Mais ce chiffre est aujourd’hui remis en question. Les statistiques mensuelles, dévoilées par l’agence publique fédérale de statistiques russe Rosstat, montrent qu’entre avril et août, il y aurait eu 45 663 morts des suites du Covid-19. Bien plus que selon les chiffres officiels. Et cette nouvelle estimation serait, elle aussi, encore très loin du compte à en croire Alexeï Rakcha, un démographe indépendant qui a longtemps travaillé pour la Rosstat.

L’excès de mortalité scruté

En analysant avec soin des données publiques et officielles, il en est arrivé à la conclusion que la mortalité liée au coronavirus en Russie serait quatre à cinq fois plus élevée que ce que le gouvernement affirme. Et, vu la tournure que prend la deuxième vague, il s’attend à ce que la situation se dégrade encore pour cette fin d’année. “Je m’attends à un énorme excès de mortalité en octobre et à un chiffre sans précédent en novembre”, a-t-il expliqué au Guardian. “Il se peut que l’excès de mortalité en Russie soit, proportionnellement, le plus élevée d’Europe”, estimait-il auprès de Bloomberg.

Par “excès de mortalité”, il fait référence au nombre de morts supplémentaires sur une période, comparé aux années précédentes. Une méthode qui permet de donner une idée de l’impact créé par le coronavirus. C’est de cette façon que l’agence de presse Reuters avait révélé un très gros excès de mortalité en mai et juin dernier, que ne pouvaient pas expliquer les chiffres officiels des décès liés au Covid-19. Ce qui signifie donc que des dizaines de milliers de morts restent pour l’heure officiellement inexpliqués sur cette période.

Comme l’explique The Guardian, si l’on s’appuie sur l’excès de mortalité en Russie, le coronavirus aurait donc fait entre 120 000 et 130 000 morts depuis avril, et non pas 28 200.

Les médecins méfiants

Sur le sujet, la communication gouvernementale est verrouillée. Le ministre de la Santé a interdit à ses employés - y compris aux médecins - de parler dans les médias sans avoir été consulté son service presse au préalable. Et la méfiance semble installée au sein de la communauté scientifique : 74% des médecins ne croient pas aux statistiques officielles liées au Covid-19, selon un sondage du site d’information VTimes, repris par The Moscow Times, en date du 15 octobre dernier.

La question des décès était déjà posée, dès le printemps, par de nombreux observateurs internationaux. À l’époque, le gouvernement justifiait cet écart entre le nombre de cas et le nombre de morts par le fait que la Russie n’attribuait pas un décès au coronavirus s’il était lié à un autre problème - respiratoire, pulmonaire... Le département de la Santé affirmait d’ailleurs que, selon leur méthode de classement, 60% des personnes atteintes du Covid-19 mourraient d’autre chose, rappelle la radio américaine Wamu.

Poutine botte en touche

Le président russe Vladimir Poutine se défend en expliquant que si le nombre de morts liées au Covid-19 est plus important durant cette deuxième vague, c’est que les méthodes pour diagnostiquer les raisons du décès se sont améliorées depuis le printemps dernier, rapporte The Moscow Times. Par ailleurs, il s’est félicité, le 21 octobre dernier, du fait que “la mortalité générale a baissé de presque la moitié comparé au printemps, ce qui est, après tout, le principal indicateur de l’état du système de santé dans son ensemble”. Or, les dernières statistiques officielles disponibles remontent au mois d’août. Elles montrent effectivement un recul à ce moment-là - mais qui date d’avant la reprise de l’épidémie.

Or l’intensité de cette deuxième vague laisse craindre le pire. Cette fois-ci, outre les grandes villes, d’autres régions plus isolées sont durement touchées, comme l’Oural, la Sibérie, et la région frontalière avec le Kazakhstan, rapporte The Guardian. Et les témoignages du personnel soignant sont accablants. Entre manque de personnel, manque de place et même de matériel - un hôpital de l’ouest de la Russie a fait face à une dizaine de décès en une journée faute d’oxygène disponible -, la situation est critique.

Durant cette deuxième vague, les chiffres officiels pourraient, une fois de plus, être encore bien en dessous de la vérité : selon Alexeï Rakcha, de nombreux bureaux de l’état civil auraient arrêté de rendre compte des nouveaux morts, et principalement ceux des régions les plus durement touchées par l’épidémie.

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