Covid-19 : d'où vient la méfiance des Français contre le futur vaccin ?

Lucile Descamps
·7 min de lecture
Près de la moitié des Français se disent méfiants au sujet du futur vaccin contre le Covid-19.
Près de la moitié des Français se disent méfiants au sujet du futur vaccin contre le Covid-19.

Le vaccin contre le coronavirus n’est pas encore sorti que, déjà, près de la moitié des Français se montrent méfiants voire clairement réticents. D’où vient cette défiance, propre à notre pays ?

Alors que les avancées concernant le vaccin contre le Covid-19 sont scrutées par le monde entier, une partie non négligeable des Français se montre d’ores et déjà méfiante. Selon un sondage Ipsos paru le 5 novembre et repris par Le Parisien, seuls 54% seraient prêts à se faire vacciner contre le coronavirus. Le chiffre le plus bas parmi les pays interrogés. Quelques jours plus tard, un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour France Info et le Figaro venait confirmer cette tendance : la moitié des interrogés affirmaient ne pas avoir l’intention de se faire vacciner contre le Covid-19.

Le vaccin, une fierté française

Comment expliquer une telle défiance, qui semble frapper bien plus la France que les autres pays ? Un petit retour en arrière nous fait comprendre que cette méfiance envers les vaccins n’a pas toujours existé dans l’Hexagone. Bien au contraire. “Le vaccin moderne, c’est une invention française, notamment avec Louis Pasteur”, nous rappelle Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en Santé publique de Rennes. “Donc la vaccination a très souvent été une source de fierté nationale. Fabriquer, développer de nouveaux vaccins, c’était une source d’influence culturelle et politique”, poursuit-il.

Dans cette relation entre les Français et la vaccination, les problèmes ont commencé il y a une vingtaine d’années. Le premier d’entre eux, c’est l’oubli. “On a eu, jusque dans les années 1960, des épidémies importantes de maladies infectieuses, notamment respiratoires, mais aussi des personnes qui souffraient de poliomyélite”, retrace le spécialiste. Or, les générations qui ont connu ces maladies et ont été témoins des bienfaits des vaccins commencent à disparaître. Avec cette “perte de la mémoire des maladies infectieuses”, la perception des bénéfices liés à la vaccination s’amoindrit.

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La bascule de 2009

Une succession de polémiques a ensuite suffi à consommer le divorce. La première a eu lieu à la fin des années 1990. À l’époque, “un certain nombre de personnes ont attribué leur maladie dégénérative, principalement la sclérose en plaques, au vaccin contre l’hépatite B”, nous raconte l’enseignant-chercheur, Jocelyn Raude. Cette première accusation n’a pas vraiment eu d’impact sur l’attitude des Français. Ils ont gardé confiance en la vaccination, même plus que leurs voisins. En revanche, elle a eu pour effet de lancer les premières études sur la perception des citoyens sur ce sujet. Aucune n’avait été lancée avant cet épisode tant le thème était consensuel.

Le véritable basculement s’est opéré à partir de 2009, avec la grande campagne de vaccination contre la grippe H1N1, qui a fait émerger de nombreuses critiques, “d’abord économiques. Le gouvernement avait commandé plus de 90 millions de doses, et ça a conduit à tout un discours sur la mauvaise utilisation des fonds publics”, entame le chercheur. À l’époque, le fiasco avait été tel que le pays avait dû détruire près de 20 millions de doses non utilisées.

La vaccination, au coeur des thèses conspirationnistes

“Ce premier débat en a entraîné un second - qui a joué un rôle essentiel dans la transformation de l’opinion publique en France - sur la question des liens ou conflits d’intérêt entre experts, acteurs économiques et acteurs politiques”, poursuit-il. Un débat légitime, mais qui sera très rapidement récupéré par les réseaux conspirationnistes. “Ils ont fait de la vaccination l’un des piliers de leurs discours, alors que c’était un sujet jusque-là plutôt marginal”, commente Jocelyn Raude.

En quelques mois, le thème de la vaccination a donc été hissé au même niveau que le 11-Septembre ou les extraterrestres de Roswell chez les complotistes. Très vite, un autre scandale est venu verrouiller cette tendance : celui du Mediator, qui a éclaté en 2010. “Même s’il n’est pas lié à la vaccination (le Médiator était un médicament notamment prescrit aux personnes diabétiques, NDLR), ce scandale va installer dans l’imaginaire collectif l’idée d’une part, que les vaccins sont dangereux, et d’autre part, que les gouvernements sont vendus à l’industrie pharmaceutique”, résume le chercheur en psychologie sociale. En quelques mois, les vaccino-sceptiques ont atteint 40% de la population. Les Français sont ainsi passés de champions de la vaccination à champions de la contestation.

La méfiance se renforce

Il a fallu six ou sept ans pour que la tendance reflue, et se fixe à 20% de personnes réticentes ou critiques. C’est à ce niveau qu’était l’opinion publique en mai dernier. De quoi surprendre l’enseignant-chercheur. “On pensait que ce serait moindre, qu’avec la pression épidémique, les gens seraient plus intéressés par la vaccination”.

C’est tout le contraire qui s’est produit, puisque le sentiment de méfiance n’a fait que se renforcer au fil des mois. “On l’explique par des facteurs assez classiques dans les déterminants d’acceptabilité de la vaccination : la peur des effets secondaires, facilitée par une perte de confiance dans les institutions”, analyse-t-il. Or, depuis la fin des années 2000, cette baisse de confiance est particulièrement marquée, “plus que dans tous les autres pays d’Europe”.

La confiance des Français dans la capacité du gouvernement à réguler l’épidémie n’a fait que reculer pendant la crise, ce qui a offert une plus grande attention et une meilleure portée aux thèses des anti-vaccins.

La vaccination devient politique

“L’autre cause, qu’on identifie clairement, c’est la politisation de la question vaccinale”, complète Jocelyn Raude. Il détaille : “Jusqu’à il y a peu, il n’y avait pas de différence dans l'acceptabilité de la vaccination selon que les gens étaient de gauche, de droite, de centre, d’extrême ou non politisés. Mais ce qu’on a observé depuis quelques années, et qui s’est amplifié ces derniers mois, c’est que l’orientation politique détermine le point de vue sur la vaccination”.

Les études montrent que les personnes proches de la gauche, de la droite et du centre sont beaucoup plus favorables aux vaccins que ceux qui sont proches de l’extrême gauche, de l’extrême droite ou qui ne votent plus. Une politisation qui n’est pas propre à la France, puisqu’elle s’observe aussi aux États-Unis, où les républicains, notamment les soutiens de Donald Trump, sont beaucoup plus méfiants que les démocrates sur le sujet.

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Si la France fait actuellement figure d’exception dans sa méfiance à l’égard de la vaccination dans le cadre du coronavirus, d’autres pays ont connu des phénomène similaires. Ce fut notamment le cas de l’Angleterre, à la fin des années 1990, lorsqu’une étude frauduleuse a établi un lien supposé entre le vaccin contre la rougeole et l’autisme. “Il y a eu, à ce moment-là, une perte considérable de couverture vaccinale contre la rougeole et le pays a mis plus de 10 ans à revenir à des taux de vaccination équivalent à ceux d’avant la publication”, rappelle Jocelyn Raude.

Reste à savoir où en sera la méfiance des Français lorsque les premiers vaccins seront bel et bien disponibles.

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