Covid-19 : la stratégie singulière de la Suède est-elle vraiment payante ?

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Fait rare, la Suède a décidé d'imposer une nouvelle restriction pour lutter contre le coronavirus, face à la reprise de l'épidémie.
Fait rare, la Suède a décidé d'imposer une nouvelle restriction pour lutter contre le coronavirus, face à la reprise de l'épidémie.

Fait rare depuis le début de la pandémie, la Suède vient de durcir une de ses mesures de lutte contre le Covid-19. Aveu d’échec de la stratégie basée sur la recommandation ou adaptation face à la reprise des contaminations ?

Critiquée par les uns, encensée par les autres. Depuis le début de la pandémie, la Suède se démarque avec une stratégie de lutte contre le Covid-19 qui lui est propre. Loin des règles imposées, des confinements, couvre-feux et autres restrictions, le royaume d’Europe du nord a choisi de miser presque uniquement sur... de simples recommandations.

Une stratégie qui vient toutefois de connaître un léger virage. Ce lundi 16 novembre, le gouvernement a décidé d’interdire les rassemblements publics de plus de huit personnes. Une mesure applicable à partir du 24 novembre et qui peut entraîner des amendes et même des peines de prison si elle n’est pas respectée. Preuve que cette mesure n’est pas commune pour le pays, elle a été qualifiée de “très intrusive” et “sans précédent” par le Premier ministre, Stefan Löfven. Rien, en revanche, n’a été imposé du côté des rassemblements privés.

Peu de restrictions, beaucoup de recommandations

Fin mars dernier, lors de la première vague de l’épidémie, cette jauge avait été fixée à 50 personnes, avant d’être étendue à 300 personnes selon les cas, rappelle Europe 1. C’est l’une des très rares restrictions imposées par le gouvernement. Elles tiennent d’ailleurs toutes sur les doigts d’une main : interdiction des visites dans les maisons de retraite depuis début avril - une interdiction levée en octobre mais réimposée à Stockholm et Göteborg -, interdiction de vendre de l’alcool après 22h à partir du 20 novembre et ce jusqu’en février, et fermeture des boîtes de nuit, qui ont depuis été réouvertes mais limitées à 50 personnes.

Tout le reste a été dit sous forme de recommandations, n’impliquant ni loi, ni sanction. La population a été appelée à respecter les gestes barrières, la distanciation sociale, à privilégier le télétravail et à s’auto-isoler en cas de symptômes.

Fin octobre, Anders Tegnell, l’épidémiologiste en charge de la stratégie de lutte contre le coronavirus, a enjoint la population, surtout jeune, à se ressaisir face à la reprise des contaminations. Des recommandations plus strictes ont été faites aux habitants de la ville universitaire d’Uppsala et de la région Scanie, appelés à rester chez eux, à limiter les contacts en dehors de leur foyer et à éviter de prendre les transports en commun. “N'allez pas à la gym, n'allez pas à la bibliothèque, ne faites pas de dîners, ni de fêtes. Annulez !”, a, quant à lui, demandé le Premier ministre, Stefan Löfven, lors d’une conférence de presse ce 16 novembre.

Les Suédois très réceptifs

Si ces injonctions semblent un peu légères, elles sont en fait prises très au sérieux par les Suédois. Plus de 80% s’y plieraient, selon plusieurs enquêtes, comme le rapporte Ouest France. Preuve en est : lors du week-end de Pâques, le gouvernement avait demandé aux habitants de renoncer à leurs déplacements et de rester chez eux. Résultat, les voyages entre Stockholm et l’île de Gotland avaient enregistré un baisse de 96% par rapport à l'année précédente, selon les données de l’opérateur téléphonique Telia.

Une situation que l’historien Lars Trägårdh, spécialiste des relations entre l’État et la société civile, a expliqué sans difficulté à Ouest France : “En Suède, les études révèlent un très haut degré de confiance, tant des citoyens à l’égard de l’État, que de l’État vis-à-vis des citoyens, ou encore des Suédois entre eux. Dans le contexte de la pandémie, lorsque les autorités émettent des recommandations, elles partent du principe qu’elles seront suivies, tandis que les citoyens ont confiance dans les recommandations qui leur sont données”.

Une stratégie sur le long terme

“Les Suédois ont reçu les mêmes recommandations qu’ailleurs : rester à la maison au moindre symptôme, éviter les interactions sociales, protéger les personnes à risque… La différence se situe dans la méthode appliquée : au lieu d’avoir recours à la contrainte, les autorités font appel à la responsabilité individuelle et au civisme”, poursuit-il.

Les mêmes recommandations qu’ailleurs ? Pas tout à fait. Il est une grande ligne que la Suède a décidé de ne pas suivre : le port du masque. Malgré les études sur le sujet, l’Agence suédoise de santé publique estime que son efficacité n’est pas suffisamment prouvée pour imposer un tel dispositif sur le long terme.

Vidéo : la Suède limite pour la première fois les rassemblements à huit personnes

Car la clé pour comprendre la stratégie de la Suède est bien là. Le pays s’appuie sur une vision sur le long terme, incompatible, aux yeux du gouvernement, avec des mesures trop restrictives. “Vaccin ou pas, le virus est là pour longtemps, il s’agit d’un marathon, pas d’un sprint. [Il faut] créer une situation où l’on peut vivre [sa] vie de manière assez normale compte tenu des restrictions”, a justifié Johan Carlson, directeur de l’Agence de santé publique.

Par ailleurs, pour renforcer cette stratégie à long terme, les autorités ont misé sur la continuité, tournant le dos aux mesures exceptionnelles mais ponctuelles et adaptables que d’autres pays ont pu appliquer. “Nous avons privilégié les recommandations. Et nous avons essayé de les conserver dans le temps. Dans d’autres pays, elles changent d’une semaine à l’autre. C’est très difficile de savoir ce qu’il faut faire”, a commenté l’épidémiologiste suédois Jonas Ludvigsson.

Plus de morts que dans les pays voisins

Cette stratégie suédoise n’a pour autant pas fait de miracles. Le nombre de cas et de décès du royaume sont très, très loin devant ceux des autres pays scandinaves, dont la densité de population mais aussi la vie politique et culturelle offrent une comparaison relativement pertinente. Avec ses 60,25 morts pour 100 000 habitants, la Suède se situe plutôt parmi les mauvais élèves européens. Loin des 5,41 morts pour 100 000 habitants de la Norvège ou des 15,46 de l’Allemagne. Mais loin aussi des 127,53 morts pour 100 000 habitants de la Belgique ou des 87,8 de l’Espagne. Par comparaison, la France est actuellement à 67,35 morts pour 100 000 habitants.

Par ailleurs, les décès chez les personnes âgées ont été particulièrement importants. 90% des décès liés au Covid-19 sont survenus chez des personnes de plus de 70 ans, et une personne sur deux vivait en maison retraite. Par comparaison, en France, 76% des décès concernent les 75 ans et plus.

La deuxième vague, symbole de l’échec de l’immunité collective

“Nous avons échoué à protéger les plus âgés”, a reconnu, fin septembre, l’épidémiologiste suédois Jonas Ludvigsson. “Mais je ne sais pas si cela aurait été différent avec un confinement”, a-t-il poursuivi. De nombreux problèmes ont été constatés dans les maisons de retraite. D’abord un manque d’équipement et de personnel disponible, comme dans d’autres pays. Mais aussi un potentiel défaut d’hygiène et des contaminations pouvant être liées au personnel, qui ne serait pas toujours bien formé sur les règles médicales de base. Sans compter que plusieurs témoignages ont rapporté que l’administration aurait été très réticente à faire hospitaliser les résidents des maisons de retraites qui présentaient des symptômes du Covid-19.

Mais surtout, avec cette deuxième vague qui se dessine actuellement, c’est toute une stratégie qui montre ses limites. Anders Tegnell, l’épidémiologiste en chef du pays, expliquait au Financial Times en mai dernier : “en automne, il y aura une deuxième vague. La Suède aura un haut niveau d’immunité et le nombre de cas sera probablement bas”. La très forte reprise des contaminations, depuis fin octobre, montre que l’immunité collective espérée n’a pas été atteinte. Et donne tort à Anders Tegnell.

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