Covid-19 : le Royaume-Uni franchit la barre des 100 000 morts, comment le pays en est-il arrivé là ?

Lucile Descamps
·9 min de lecture
Hôpitaux débordés et nombre de décès au plus haut : le Royaume-Uni fait face aux "pires semaines de la pandémie" de coronavirus.
Hôpitaux débordés et nombre de décès au plus haut : le Royaume-Uni fait face aux "pires semaines de la pandémie" de coronavirus.

Le Royaume-Uni, reconfiné depuis début janvier, fait face aux “pires semaines de la pandémie” et vient de dépasser les 100 000 morts du Covid-19 depuis le début de la crise. Mais comment le pays en est-il arrivé là ?

Après une première vague déjà destructrice, le Royaume-Uni traverse à nouveau de sombres jours à cause de l’épidémie de coronavirus. Le pays s’apprête même à vivre “les pires semaines de la pandémie”, a prévenu le professeur Chris Whitty, conseiller médical en chef du gouvernement britannique, auprès de la BBC. D’ailleurs, les chiffres ont déjà dépassé ceux du pic de la première vague et le pays est le premier d’Europe à avoir atteint la triste barre des 100 000 morts du Covid-19 - 104 000, même, selon le bureau des statistiques nationales.

Selon les chiffres réunis par le Financial Times, le 26 janvier, le Royaume-Uni cumulait 147,5 morts du coronavirus par million d’habitants depuis le début de la crise. Par comparaison, les États-Unis en comptait 124,9 par million d’habitants à cette même date, la France 108,4 et l’Allemagne 62,7. Seules la Belgique et la Slovénie ont des chiffres pires que le Royaume-Uni, avec respectivement 180,9 et 171,4 morts du Covid-19 par million d’habitants depuis le début de la pandémie.

Des chiffres pires qu’au printemps dernier

Si les contaminations atteignent des hauteurs jamais vues auparavant, il est difficile de les comparer avec la situation du printemps dernier, puisque les tests étaient alors bien moins disponibles. D’ailleurs, le record de nouveaux cas quotidiens a été battu dès le début de l’automne. Mais si ces données n’offrent pas une comparaison pertinente entre les deux vagues, elles permettent tout de même de voir que la situation a complètement dégénéré fin décembre, avec une très forte accélération des nouvelles contaminations quotidiennes. Elles ont dépassé la barre des 53 000 le 29 décembre pour ne plus jamais passer en dessous. Ce chiffre a même atteint les 60 000 début janvier.

D’autres données, en revanche, montrent bien que la situation est actuellement la pire que le pays ait connue. Il y a 37 000 personnes à l’hôpital à cause du Covid-19 en Angleterre, contre 21 000 lors du pic d’avril 2020.

Quant aux décès liés au coronavirus, ils avoisinaient les 1 000 par jour au printemps dernier, avec un record à 1 200. Pour cette deuxième vague, la barre des 1 000 morts quotidiens a été dépassée le 6 janvier et n’est pas descendue sous ce seuil depuis. Des pics à plus de 1 500 morts par jour à cause de la maladie ont même été atteints à plusieurs reprise depuis la mi-janvier. “C’est une situation effroyable”, a commenté l’épidémiologiste Chris Whitty sur la BBC.

VIDÉO - Coronavirus : les hôpitaux anglais en détresse

Le système de santé au bord du gouffre

Derrière les chiffres, c’est tout un système de santé qui se retrouve au bord de l’effondrement. Certains hôpitaux britanniques manquent d’oxygène, d’autres vont se retrouver à court de personnel. Les ambulanciers font face à des services surchargés, et doivent attendre jusqu’à 9 heures pour pouvoir transférer un patient. Ce qui a forcément un impact sur le reste de la chaîne : certains appelants ont dû attendre 10 heures avant d’être pris en charge par une ambulance, rapporte Skynews.

Et l’avenir proche ne s’annonce guère radieux : selon une étude de l’École de l’hygiène et de la médecine tropicale de Londres, qui s’est appuyée sur des données comportementales et épidémiologiques, l’Angleterre risque de compter plus de morts et d’hospitalisés durant la première moitié de 2021 que sur toute l’année 2020 si les mesures les plus strictes ne sont pas mieux respectées.

Mais comment le Royaume-Uni a-t-il pu en arriver à une telle situation ?

Des médecins préviennent que le Covid-19 est en train de pousser à bout les soignants de la NHS. Capture d'écran Twitter @guardian
Des médecins préviennent que le Covid-19 est en train de pousser à bout les soignants de la NHS. Capture d'écran Twitter @guardian

Le variant, Noël ou les deux ?

Le variant, repéré pour la première fois en septembre, pourrait ne pas être innocent dans cette flambée épidémique. Selon les scientifiques britanniques, cette nouvelle version du virus se répandrait 50 à 70% plus vite que l’ancienne. “Étant donné que l’ancienne version a diminué dans toutes les régions vers Noël alors que le variant a augmenté, je pense que le variant explique en grande partie la hausse à laquelle on assiste. Mais il est difficile de démêler complètement la raison de l’augmentation des chiffres”, a expliqué le professeur Neil Ferguson au Guardian.

Par ailleurs, les rassemblements de Noël, qui étaient possibles - dans une certaines mesures - dans plusieurs régions d’Angleterre, pourraient également avoir eu un effet sur les contaminations. Selon la professeure Christina Pagel, membre du groupe consultatif scientifique pour les urgences (Sage), les admissions à l’hôpital sont en train de grimper dangereusement là où il était autorisé de se réunir à plusieurs foyers le 25 décembre. “Vous ne pouvez pas dire avec certitude que c’est Noël ou le nouveau variant, mais c’est sûr que les deux combinés”, a-t-elle commenté auprès du Guardian.

Des difficultés dès novembre

Les difficultés remontent au mois de novembre, lors duquel une deuxième vague du coronavirus relativement haute a frappé le pays. De quoi faire dire au Premier ministre, Boris Johnson, que le virus se répandait “encore plus rapidement que dans le scénario du pire établi par nos conseillers scientifiques”. Il décidait alors d’établir un deuxième confinement, en vigueur du 5 novembre au 2 décembre. “Il est temps d’agir parce qu’il n’y a pas le choix”, justifiait-il.

Mais, un peu à l’image de ce qu’a fait la France, les écoles sont restées ouvertes et les mesures étaient beaucoup moins strictes que lors de la version du printemps dernier. Sans compter que, comme le précise la BBC, cette décision est venue bien trop tardivement selon les membres du Conseil scientifique pour les urgences.

Deux semaines seulement après la levée du confinement, les contaminations sont reparties à la hausse à Londres et dans le sud-est, forçant le gouvernement à passer la capitale anglaise et quelques comtés au niveau 3 en terme de restrictions - qui implique, notamment, la fermeture des théâtres, musées, cinémas, mais également restaurants et bars, sauf pour la vente à emporter. Le maire de Londres, Sadiq Khan, réclamait des mesures plus restrictives pour endiguer les contaminations, et il a rapidement été exaucé puisque, dès le 20 décembre, sa ville et plusieurs régions du pays sont passées en niveau d’alerte 4, avec la fermeture des commerces non-essentiels, le télétravail privilégié, et l’interdiction de dormir dans une zone hors de ce niveau d’alerte.

Dans son discours du 19 décembre, le Premier ministre annonçait par ailleurs les mesures en vigueur pour Noël : pour les zones en niveau 4, les rassemblement étaient interdits. Ailleurs, il était possible de regrouper trois foyers, mais uniquement le 25 décembre. De son côté, l’Irlande du Nord choisissait de reconfiner dès le 26 décembre.

Face à la flambée des cas, la Grande-Bretagne a dû reconfiner début janvier. Capture d'écran Twitter @afpfr
Face à la flambée des cas, la Grande-Bretagne a dû reconfiner début janvier. Capture d'écran Twitter @afpfr

Un confinement pas aussi efficace ?

Le 30 décembre, le gouvernement britannique a dévoilé une nouvelle salve de mesures, mais elles ne sont restées en vigueur que quelques jours puisque, dès le 4 janvier, l’Angleterre s’est complètement reconfinée. Cette fois, les mesures sont semblable à celles du printemps 2020, avec les établissements scolaires fermés et des sorties possibles uniquement sous certaines conditions.

Pour autant, ce nouveau confinement pourrait ne pas avoir le même impact en raison de la contagiosité du variant. “On ne sait pas si des mesures similaires et aussi bien respectées qu’au printemps, avec les écoles primaires et secondaires fermées, seront suffisantes pour faire descendre le R0 sous 1 avec le nouveau variant”, a précisé une note du Sage (groupe consultatif scientifique pour les urgences) datant du 22 décembre.

Des causes bien plus profondes

Un constat alarmant, qui fait notamment dire à la professeure Linda Bauld, experte en santé publique à l’université d’Edimbourg, que la situation actuelle est la conséquences d’une suite “de mauvaises décisions, prises lorsque les restrictions ont été levées”, rapporte la BBC.

Mais les causes pourraient en fait être, en partie au moins, plus anciennes et profondes. Le Royaume-Uni n’était tout simplement pas prêt à faire face à ce genre de pandémie. Contrairement à d’autres pays, notamment en Asie, il n’avait pas les infrastructures ni l’organisation, analyse la chaîne anglaise. C’est, entre autres, ce qui a fait échouer la campagne de suivi des cas contacts lancée au début de l’été.

Les difficultés de gestion de cette crise sanitaire viennent aussi des “décennies d’absence d’investissement dans le NHS”, le système de santé publique du Royaume-Uni, constate le professeur Calum Semple, membre du Conseil scientifique pour les urgences, auprès de la BBC.

Et, plus largement, la densité de population du pays et les liens très étroits entre ses différentes villes a permis au virus de se répandre partout très vite, ce qui n’a pas été le cas partout. Le sud de l’Italie s’est par exemple retrouvé relativement épargné lors de la première vague, tout comme l’ouest de la France s’en sort actuellement bien mieux que l’est.

Autant de facteurs qui ont amené le Royaume-Uni à être le premier pays d’Europe à dépasser le triste seuil des 100 000 morts du coronavirus.

NOS ARTICLES SUR LE CORONAVIRUS

>> Et si un taux élevé de vaccination ne permettait pas l’immunité collective ?

>> Ce que l'on sait sur le variant sud-africain, présent dans au moins deux régions françaises

>> Où en est-on des autotests ?

>> Tout ce qu'il faut savoir sur les tests salivaires, prochainement disponibles

>> Comment s'explique la mutation d'un virus ?

Ce contenu peut également vous intéresser :