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Astérix, Lucky Luke, Gaston Lagaffe... pourquoi les héros de BD n'évoluent jamais

L'éternel retour des héros de la BD franco-belge sous leur forme d'origine interpelle une partie du lectorat, étonnée de voir ces héros populaires hermétiques à toute forme d'évolution. Un problème plus compliqué qu'il n'y paraît.

Astérix, Gaston Lagaffe, Thorgal, Lucky Luke... Ces grands héros de la bande dessinée franco-belge, aux millions d'albums vendus, ne cessent de revenir en librairie dans de nouvelles aventures imaginées par de nouvelles générations d'artistes. Ces événements éditoriaux séduisent de nouveaux lecteurs sans pour autant modifier d'un iota une formule qui fonctionne depuis des décennies.

La perspective de voir des auteurs de la stature de Fabcaro ou Blutch s'approprier Astérix et Lucky Luke est certes réjouissante. Mais une partie du lectorat a l'impression de voir l'imaginaire du 9e Art stagner. D'autant que ces reprises, aussi réussies soient-elles, s'effectuent toujours sous le contrôle des ayants droit et chamboulent rarement l'essence de personnages, figés dans l'époque de leur création.

"Ce microcosme gaulois, c’est un socle immuable qui ne bouge pas", confirmait ainsi dans Libération Fabcaro, scénariste de L'Iris blanc, le dernier Astérix. "Donc oui, il y a un côté réac. Tu verras pas un album avec des personnes transgenres, ça se peut pas." Et d'ajouter: "Dans le village, s'il y a quelqu'un qui essaie de faire bouger les lignes, au final, ça ne bouge pas (...) C'est pas la BD la plus progressiste qui soit, c'est sûr."

"Une partition à exécuter"

Auteur des Indomptés, une variation sur Lucky Luke, Blutch compare l'art de la reprise à "une partition à exécuter au plus près de ce qui a été imaginé à l'origine": "Je voulais m'approcher au plus près du travail de Goscinny. J'ai étudié sa manière de construire un récit et de manier l'ellipse, le rythme particulier de ses histoires. J'ai essayé de retrouver ça. Ma personnalité intervient presque à mon insu dans cet album."

Pour Corentin Rouge, dessinateur de Wendigo, une relecture de Thorgal en librairie ce vendredi 26 janvier, la reprise est un exercice par essence rassurant - pour le lecteur comme pour l'auteur: "J'ai plus peur d'attaquer mes propres albums où il va falloir convaincre le lecteur depuis zéro. Quand on reprend une série ancrée dans l’imaginaire collectif et dans l'histoire de la BD, il y a juste à reprendre les clefs et à ouvrir d'autres portes."

Transposition impossible

La majorité des reprises, même celles qui ont le plus malmené leur héros, comme L'Homme qui tua Lucky Luke de Mathieu Bonhomme, reste toujours fidèle à l'œuvre d'origine. Seul le deuxième Corto Maltese de Bastien Vivès et Martin Quenehen, paru en octobre, s'est autorisé un jeu de massacre avec le marin de Hugo Pratt - pour le plus grand déplaisir du public, qui a boudé l'album.

Parce qu'il est associé à un éditeur et non pas à un auteur, Spirou est l'un des rares héros franco-belges totalement malléables. En le confrontant à la Shoah dans Spirou ou l'espoir malgré tout, Émile Bravo a transformé le groom héros d'action en personnage humaniste. Dans La Mort de Spirou, c'est sa disparition qui est mise en scène. Lucky Luke commence à suivre ce modèle. Choco Boys de l'Allemand Ralf König est ainsi une relecture gay du personnage.

Delaf, qui a récemment signé une reprise de Gaston Lagaffe, a quant à lui refusé de sortir l'anti-héros gaffeur de Franquin de son époque d'origine, à savoir les années 1960 et 1970: "J'étais trop gêné par l'idée de transposer Gaston en 2023", confie-t-il. "Il vaut mieux le laisser hors de notre époque parce que j'ignore ce que Franquin aurait pensé de notre époque. C'était ouvrir la porte à la trahison de l'œuvre."

"Je pense que c’est un faux problème de se dire qu'il faut absolument moderniser le personnage", insiste encore Delaf. "Il y a moyen d’être actuel (avec une reprise fidèle à l'œuvre d'origine)." Une analyse que partage Corentin Rouge: "Ce qu'il faut comprendre, c'est l'esprit au départ de la série. Si l'esprit a été créé pour évoluer, il faut que ça évolue. Sinon, il faut laisser le personnage tel qu'il a toujours été."

"On n'a pas envie de le faire vieillir"

C'est la fonction du héros de ne pas évoluer. "C'est mythologique, c'est comme ça", résume Corentin Rouge. "Thorgal n'évolue pas. Il a le même schéma psychologique depuis son premier album. C'est un personnage ancré dans son attitude de héros. Il ne faut pas essayer de le faire évoluer." "Pas question de mettre de la psychologie telle qu'on l'entend dans Lucky Luke", glisse de son côté Blutch.

Même changer l'accoutrement des héros est impossible tant leur succès repose sur leur look. "C’est le propre des personnages de fiction", note Philippe Francq. En trente ans, son Largo Winch a "vieilli en tout de trois ou quatre ans": "On n'a pas envie de le faire vieillir. On a envie de le faire durer", sourit-il. Les rares tentatives de faire porter à Tintin des pantalons patte d'eph' ou à Spirou des jeans n'ont pas été de franches réussites.

Trois décennies après ses débuts, Largo Winch ressemble moins à Kurt Russell qu'à ses débuts. Sa coiffure a très légèrement évolué au fil des années. "J'ai un peu raccourci la longueur et la hauteur des cheveux. C'était une nécessité", s'amuse Philippe Francq. "À un moment, on regarde le personnage et on se dit qu'il est quand même un peu ridicule. Et on décide d’un peu lui raccourcir la touffe sur le dessus de la tête."

Dans Wendigo, Thorgal conserve "son beau brushing brun", rassure Corentin Rouge qui a néanmoins fait évoluer les codes graphiques de la série initiée par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosiński en 1977. "Je ne vais pas me faire du mal à essayer de faire du Rosiński sachant que ça n'y ressemblera jamais. Quand on sait que ce n'est pas l'auteur d'origine, notre premier réflexe est d'essayer de chercher la différence."

Présent perpétuel

Si les héros de la BD franco-belges sont prisonniers d'un présent perpétuel, seuls Blueberry et Lou, l'héroïne de Julien Neel, entrée dans le patrimoine de la BD franco-belge avec ses trois millions d'albums et autres produits dérivés, ont su s'en extirper pour vieillir au fil des tomes. En particulier dans Lou: l'enfant des premiers tomes est devenue dans les derniers albums une adulte.

Un choix conscient de la part de Julien Neel: "J'ai toujours eu peur de m'enfermer dans une formule. À chaque album, j'ai essayé de proposer quelque chose de complètement différent. Quand j'ai fait grandir Lou, un auteur est venu me voir paniqué pour me dire que je tuais la poule aux œufs d'or! Pour moi, l'angoisse totale était plutôt de faire le même album pendant trente ans. Le confort, ça ne m’intéresse pas."

Ce refus de laisser Lou s'enfermer dans une routine a assuré son succès: avec 180.000 exemplaires écoulés, l'avant-dernier tome de la série, sur les années universitaires de Lou, a été un best-seller. "Les gens qui avaient un peu laissé tomber la série sont revenus." Une suite vient de paraître avec autant de succès. Et un troisième tome, prévu pour 2025, conclura provisoirement les aventures de Lou.

Et puis un héros n'a pas forcément besoin de vieillir et de changer physiquement pour évoluer et s'adapter à son temps. Largo Winch, s'il est coincé dans son rôle de milliardaire au grand cœur en jean, est toutefois confronté aux enjeux du monde moderne. Le héros imaginé par Jean Van Hamme et Philippe Francq, qui vient de dépasser les 400 millions d'albums écoulés dans le monde, a ainsi su s'adapter à l'ère #MeToo et aux enjeux écologiques et économiques contemporains.

"Pile poil dans le bon timing"

Philippe Francq met un point d'honneur à être toujours "pile poil dans le bon timing" pour raconter les histoires les plus surprenantes et assurer à son héros une certaine intemporalité: "Le monde change à toute vitesse. Surtout au cours de ces deux dernières années. Et je ne parle pas que du réchauffement climatique mais aussi de l'équilibre des forces financières. L'équilibre géopolitique de la planète est en train de changer totalement."

L'avant-dernier tome, La Frontière de la nuit, qui aborde la question du tourisme spatial, est sorti en 2021 quelques mois seulement après les vols spatiaux de Richard Branson, Elon Musk et Jeff Bezos. Dans un autre tome, L'Étoile du matin, Largo se refiscalise. "Quinze jours après la sortie, il y a eu les Panama Papers et cette fameuse liste avec le nom des personnalités du monde entier qui avaient des comptes cachés!"

Largo Winch est peut-être l'unique héros de la BD franco-belge à évoluer autant avec son temps. Le prochain tome, prévu pour 2025, devrait être plus actuel que jamais et anticiper sur "un mouvement qui est en route", indique mystérieusement Philippe Francq. "C'est un pari", précise encore le dessinateur qui nourrit sa bande dessinée de lectures de journaux et d'essais.

Philippe Francq réfléchit déjà à sa reprise. "J'aimerais qu'il soit repris assez vite pour éviter de laisser pourrir le personnage pendant dix ans sans nouveauté." Julien Neel est lui aussi ouvert à toute forme de réinterprétation de son héroïne: "Si de mon vivant je rencontre des gens intéressés qui ont quelque chose à apporter à l’histoire, pourquoi pas des spin-offs par d'autres auteurs." Une autre manière de faire évoluer des héros en apparence immuables.

Article original publié sur BFMTV.com

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