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Pourquoi le procès de cyberharcèlement de Magali Berdah va "faire date"

À procès exceptionnel, peines exceptionnelles. Après plusieurs semaines d'audience, les 28 personnes jugées pour le cyberharcèlement en meute de l'agente d'influenceurs, Magali Berdah, ont toutes été reconnues coupables de l'intégralité des faits de cyberharcèlement, des menaces de mort, de menaces de crimes et de menaces en raison de l’appartenance supposée à une religion.

Ce mardi 19 mars, la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris les a condamnés à des peines allant de quatre mois de prison avec sursis à 18 mois de prison dont 12 mois de prison ferme, sous bracelet électronique. Dans le détail, quatorze prévenus ont écopé de peines de prison avec sursis et quatre autres de peines de prison ferme.

"Jamais, il n'y avait eu devant la justice française autant de prévenus pour des faits de cyberharcèlement, jamais il n'y avait eu autant de condamnations, jamais il n'y avait eu des peines aussi fermes", réagit Me Rachel-Flore Pardo, l'une des avocates de Magali Berdah, auprès de BFMTV.com. Avec ses deux autres confrères, Me Antonin Gravelin-Rodriguez et Me David-Olivier Kaminski, elle estime que la "réponse judiciaire est à la hauteur de la gravité des faits".

"C'est un procès qui fait date, qui va marquer la lutte contre la haine en ligne", estime Me Rachel-Flore Pardo.

28 prévenus répartis sur trois procès

À commencer par le nombre de prévenus. Avec 28 personnes sur le banc des accusés, il s'agit d'un plus gros procès de cyberharcèlement en France. Un dossier d'une telle ampleur que le tribunal judiciaire de Paris a été contraint de le diviser en trois procès, de quatre jours chacun, répartis entre novembre et janvier.

Certains n'ont envoyé qu'un seul message, d'autres des dizaines, mais qu'importe, tous étaient jugés pour avoir participé à un "harcèlement en meute", visant Magali Berdah. Car à partir de 2022, sur l'espace de 18 mois, la fondatrice de Shauna Events a reçu plus de 100.000 messages haineux ou des menaces de mort, déclenchés, selon elle, par le rappeur Booba.

Depuis 2018, l'infraction de cyberharcèlement peut être constituée dès lors que plusieurs personnes, qui s’en prennent à une même victime, savent que leurs propos ou comportements caractérisent une répétition, même si ces derniers n'agissent pas de façon répétée ou concertée.

Une "convergence des haines"

"Tu vas mourir toi, ton mari et tes enfants, on va t’écarteler", "tu mérites d’être décapitée, puis lapidée" ou encore "on viendra t'égorger chez toi... Si ce dossier est emblématique, c'est aussi parce qu'en plus des menaces de mort, il "illustre la dynamique du cyberharcèlement avec des composantes sexistes et antisémites".

Parmi les messages haineux reçus par Magali Berdah, il y a d'abord ceux qui s'en prennent à son genre: "grosse pute", "cagole", "sale traînée", "tu vas mal vieillir avec ta chirurgie esthétique de merde", "grosse chienne" ou encore "t'étais trop moche et aujourd'hui t'as empiré sale pute". "Ce n'est d'ailleurs pas anodin qu'il y ait vingt-six hommes sur le banc des prévenus et une femme sur le banc des parties civiles", ajoute Me Rachel-Flore Pardo.

Le tribunal a également retenu la circonstance aggravante de cyberharcèlement ou de menaces de mort "commis en raison de l'appartenance vraie ou supposée à une religion". Et pour cause, de nombreux messages font référence à la judéité de Magali Berdah: "sioniste de merde", "dommage qu'Hitler ne se soit pas occupé de te grands-parents" ou encore "IsRATSeil avec le drapeau LGBT ca fera un bon combustible pour mon four et ma cheminée".

"Cette affaire, c'est celle d'un cyberharcèlement mais surtout d'une convergence des haines: la misogynie et l'antisémitisme", estime auprès de BFMTV.com Shani Benoualid, cofondatrice de l’association #jesuislà, qui lutte contre la haine et la désinformation en ligne.

Des peines "historiques"

Et si le procès fait date, c'est aussi par ce que les peines prononcées vont toutes au-delà de celles requises par le parquet. Elles vont de quatre mois de prison avec sursis à 18 mois de prison dont 12 mois de prison ferme, sous bracelet électronique.

Des peines qui montrent "que la justice française prend conscience de l'ampleur et de la gravité du cyberharcèlement", pour Me Rachel-Flore Pardo. Shani Benoualid, elle, va encore plus loin: elles sont "historiques".

"Dans les précédents dossiers de cyberharcèlement, les prévenus ont écopé de peines avec sursis. Là, la moitié des prévenus a été condamnée à des peines fermes", ajoute-t-elle.

En juillet 2021, onze des treize prévenus, jugés pour le cyberharcèlement de Mila, 16 ans, avaient été condamnés à des peines allant de quatre à six mois de prison avec sursis. En décembre 2022, onze autres internautes ont écopé de peines comprises entre trois et six mois de prison avec sursis pour le cyberharcèlement du chanteur Eddy de Pretto. Récemment, en juin 2023, un jeune homme de 18 ans ayant participé au cyberharcèlement de l'artiste Hoshi a été puni d'une peine de huit mois de prison avec sursis, dont deux mois fermes.

"Un signal fort"

Le tribunal est même allé plus loin, en condamnant les prévenus à verser solidairement 54.000€ de dommages et intérêts à Magali Berdah, dont le préjudice moral a été établi. Un rapport psychologique évoque un état dépressif réactionnaire ayant entraîné une incapacité totale de travail de quinze jours (ITT). Lors du procès, Magali Berdah avait confié à plusieurs reprises avoir été "à deux doigts de (se) jeter par la fenêtre".

Ce cyberharcèlement a touché "toutes les dimensions de la vie de Magali Berdah", estime son avocate, "ça a infiltré sa vie privée, sa vie professionnelle, sa santé mentale et sa santé physique".

D'autant que la prise de conscience ne semble pas évidente, même après une condamnation. Seul un prévenu était présent, ce mardi 19 mars, pour le verdict. Cet homme de 28 ans, qui travaille dans l'événementiel, a été condamné à huit mois de prison avec un sursis probatoire de deux ans. Une décision qu'il a eu du mal à comprendre, avançant n'avoir envoyé qu'une dizaine de messages sur une période de trois semaines environ

"J'ai l'impression que le tribunal a fait un prix de gros ! Je ne comprends pas (...) Les messages que j'ai envoyés concernaient la société de Berdah. Je n'ai rien dit sur elle, contrairement aux autres... Pour moi, le but, c'était d'arrêter son business modèle d'escroc...", a-t-il confié à BFMTV.

Pourtant, selon le procureur, il fait partie des prévenus ayant envoyé "le nombre le plus important de messages", avec un "acharnement méthodique".

"Sa réaction montre qu'il y a encore du boulot. Même en ayant été condamné, il n'a pas encore intégré qu'on ne pouvait pas tout dire et tout écrire sur internet", déplore Shani Benoualid.

Même s'il reste encore du chemin, ce verdict envoie tout de même un "signal fort", selon elle: "On envoie un message, celui de dire qu'il n'y a pas d'impunité sur internet, ce n'est pas une zone de non-droit. Ce procès fait date, il doit servir d'exemple, dire aux potentiels cyberharceleurs que la justice prend les faits au sérieux et montrer aux victimes qu'il faut porter plainte", conclut Shani Benoualid.

Article original publié sur BFMTV.com