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Pourquoi certains pays ne classent pas le Hamas comme organisation terroriste ?

Si l'UE et les États-Unis classent le Hamas comme organisation terroriste, d'autres démocraties occidentales ne font pas ce choix. Explications.

Célébrations à Gaza city pour le 24e anniversaire de la fondation du Hamas, le 14 décembre 2011 (Photo by Said KHATIB / AFP)
Célébrations à Gaza city pour le 24e anniversaire de la fondation du Hamas, le 14 décembre 2011 (Photo by Said KHATIB / AFP)

Qualifier ou ne pas qualifier le Hamas d'organisation terroriste ? C'est le débat qui agite la Nupes en France, alors que Mathilde Panot, cheffe de file des députés insoumis, a refusé de les qualifier comme tels, suscitant une vive polémique. À l'inverse, le premier secrétaire du PS Olivier Faure a qualifié le Hamas d'"organisation terroriste", actant un peu plus les divisions au sein de la Nupes sur le sujet.

"Le Hamas a une structure politique et une structure militaire"

"Le Hamas n'est pas une organisation comme Daesh ou Al-Qaida. Un peu sur le modèle du Hezbollah libanais, c'est une organisation qui a une structure politique avec des maires, des élus, qui a gagné les législatives en 2005, et a également une structure militaire, comme les laïcs du Fatah ou les marxistes du FPLP, censée pouvoir intervenir à tout moment contre l'armée israélienne", nous rappelle Thomas Vescovi, chercheur indépendant en histoire contemporaine, auteur de "L'échec d'une utopie, une histoire des gauches en Israël (La Découverte).

"La question n'est pas de savoir si on aime ou pas le Hamas, mais de pouvoir négocier avec eux"

Une qualification d'organisation terroriste du Hamas qui divise en France et qui est également loin de faire consensus à l'échelle internationale. D'un côté, les États-Unis, le Canada, l'Union européenne, qui reconnaissent de longue date le Hamas comme une organisation terroriste. De l'autre, des pays comme la Suisse ou la Norvège qui ne retiennent pas ce qualificatif, sans oublier jusqu'à très récemment des pays comme l'Australie et le Royaume-Uni, qui distinguaient la branche armée du Hamas, classée comme organisation terroriste, de sa branche politique, qui ne l'était pas.

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"La question n'est pas de savoir si on aime ou pas le Hamas, mais de pouvoir négocier avec eux. La limite c'est qu'en classant le Hamas comme organisation terroriste, vous perdez toute prise sur l'organisation. Certains pays considèrent que le Hamas est représentant de la Bande de Gaza, et donc qu'à tout moment ils peuvent jouer le rôle de médiateur, comme la Norvège lors des accords d'Oslo en 1993. C'est ce que fait le Qatar concernant le sort de la centaine d'otages, ils veulent négocier avec le Hamas", détaille Sébastien Boussois, spécialiste de géopolitique et du monde arabe.

"Si vous les classez comme terroriste, vous vous coupez du parti choisi par les Palestiniens"

"Si vous désignez le Hamas comme groupe terroriste, vous considérez qu'une organisation qui est, qu'on le veuille ou non, un membre à part entière du mouvement national palestinien, n'est pas un interlocuteur avec lequel vous pouvez parler. Si vous les classez comme terroriste, cela veut dire que vous vous coupez du parti politique choisi par les Palestiniens pour les représenter lors des législatives de 2005. Cela pose un problème démocratique", analyse Thomas Vescovi.

"Ne pas les classer comme terroriste ne veut pas dire que les pays cautionnent leurs actions, mais ils estiment qu'ils peuvent jouer une rôle de médiateur. Ceux qui ont classé le Hamas sur la liste des organisations terroristes n'auront aucun rôle à jouer sur une éventuelle résolution du conflit", prolonge Sébastien Boussois.

Quand la France clamait le dialogue avec le Hamas "pour jouer un rôle"

Le choix qu'avait jusqu'à récemment fait l'Australie ou le Royaume-Uni était de classer comme terroriste uniquement la branche armée du Hamas "c'est un choix qui permettait de garder le contact diplomatique, relationnel, en cas de nécessité. La France a mené une mission diplomatique en 2008, qui n'a pas abouti pour sortir de ce dilemme entre la branche armée et la branche politique du Hamas", souligne Thomas Vescovi. En novembre 2021, le Royaume-Uni puis l'Australie en février 2022 ont finalement classé comme organisation terroriste le Hamas dans sa globalité.

En 2008, Le Figaro rapportait qu'un diplomate français à la retraite, Yves Aubin de la Messuzière, ancien ambassadeur en Irak, a rencontré à Gaza Ismaël Haniyeh, chef de file du Hamas dans le territoire, et Mahmoud Zahar, l'une des principaux dirigeants du mouvement. "Ce ne sont pas des relations, ce sont des contacts. Il faut que nous puissions parler (avec le Hamas) si nous voulons jouer un rôle, si nous voulons d'abord que nos émissaires puissent passer à Gaza", avait précise le ministre des Affaires étrangères de l'époque sur Europe 1, Bernard Kouchner.

"Quand la relation avec Israël est forte, ces Etats s’alignent sur la position israélienne"

Quelques mois plus tôt à la télévision, le président Sarkozy avait exclu des contacts personnels avec une organisation "qui veut rayer Israël de la carte" mais avait jugé utile qu'il y ait "des passerelles pour discuter", rapportait France 24. Or, les dirigeants d'une organisation désignée comme terroriste sont interdits d'entrée dans le pays qui les désigne comme tels.

Pour d'autres États qui ne reconnaissent pas cette qualification d'organisation terroriste, "cette position obéit à des considérations internes et au positionnement de chaque État dans le conflit israélo-arabe. Plusieurs États estiment que qualifier une organisation de terroriste risque de se retourner contre eux et de galvauder ce qualificatif. Cette divergence obéit à la nature des relations entre Israel et les États concernés. Quand la relation est forte, ces États s’alignent sur la position israélienne", explique Hasni Abidi, politologue spécialiste du monde arabe et directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève. Il attire par ailleurs notre attention sur le cas de l'Égypte.

Le Conseil de sécurité de l'ONU n'a pas classé le Hamas comme groupe terroriste

"Le pays a classé le mouvement des Frères Musulmans comme organisation terroriste. Le Hamas, dont la doctrine découle des Frères Musulmans, n'est pourtant pas classé comme tel, Le Caire est même l'un des interlocuteurs privilégiés du Hamas", conclut Hasni Abidi.

Enfin, d'autres pays comme la Norvège et la Suisse n'avaient pas encore classé le Hamas comme organisation terroriste lors des attaques. Dans un communiqué, la Suisse précisait qu'elle ne dispose pas de sa propre liste nationale de terroristes et faisait valoir qu'elle applique uniquement les sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU, lequel n'a pas classé le Hamas comme groupe terroriste. Ce mercredi 11 septembre, la Suisse a annoncé sa volonté de classer le Hamas comme organisation terroriste.

Les relations de la Suisse "appréciées par les acteurs clés internationaux comme les États-Unis"

Swissinfo rappelle que "la Suisse communique avec toutes les parties concernées afin de favoriser le dialogue entre Israël et l’autorité palestinienne, ainsi qu'entre les deux principaux mouvements palestiniens, le Hamas islamiste et le Fatah laïc. Désigner le Hamas comme organisation terroriste ne permettrait plus aucune communication directe avec le groupe". Des relations avec le Hamas dont le Conseil fédéral rappelle qu'elles sont "appréciées par les acteurs clés internationaux tels que les États-Unis et l'UE, en particulier pendant des crises. Israël est également régulièrement informé par la Suisse de ses contacts avec le Hamas".

"Certains États font le choix de dire 'on n'aime pas les revendications du Hamas, mais comme cela s'inscrit dans un cadre politique, on ne peut pas s'en couper car s'il y a besoin de discuter, il faut qu'on puisse les rencontrer'", poursuit Thomas Vescovi.

La Suisse veut classer le Hamas comme organisation terroriste

Jusqu'à présent, "la Suisse considérait que sa neutralité lui permettait de discuter avec Hamas et d'être un canal de négociation. Mais la pression est forte depuis l’attaque de Hamas sur le Conseil fédéral pour qualifier le Hamas d’organisation terroriste", nous décrypte le politologue Hasni Abidi.

En 2017 puis en 2021, les organisations juives de Suisse réclamaient que le Hamas soit déclaré organisation terroriste par la Confédération, rappelle la RTS. Une nouvelle demande a été émise après les attaques de samedi, et a été cette fois entendue.

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