Des mégas chalutiers continuent de pêcher dans les aires marines protégées « à la française »

Les aires marines protégées « à la française » n’interdisent pas la pêche, y compris les méthodes industrielles. Photo d’illustration.
by wildestanimal / Getty Images Les aires marines protégées « à la française » n’interdisent pas la pêche, y compris les méthodes industrielles. Photo d’illustration.

ENVIRONNEMENT - « Cinq, six, sept, et un neuvième juste ici ». Au-dessus de la Manche, dans un hélicoptère, le chercheur Frédéric Le Manach compte le nombre de navires industriels de pêche présents dans l’aire marine protégée au large des Hauts-de-France. Une scène surréaliste, filmée par l’ONG de défense des Océans Bloom.

Après une telle découverte, l’ONG a rassemblé soixante autres associations et plusieurs personnalités dont l’activiste Camille Étienne, la comédienne Lucie Lucas ou encore l’humoriste Guillaume Meurice. En ce printemps 2024, la coalition dénonce un paradoxe écologique : celui des aires marines protégées françaises, dans lesquelles de lourdes techniques de pêche sont encore autorisées.

Une révélation qui fait tâche pour la France, alors qu’Emmanuel Macron a désigné l’année 2024 comme « l’année de la mer », se réjouissant justement d’avoir des aires marines protégées « à la française » plus ambitieuses que celles de ses voisins.

Plus de 500 aires marines protégées en France

La France dispose du deuxième espace maritime mondial, dans lequel il a déployé 565 aires marines protégées. Cela représente 33 % des eaux françaises. Les aires marines protégées (AMP) les plus connues sont les parcs naturels marins. Certains sont situés en métropole, par exemple au large de la Corse ou de la Bretagne, d’autres dans les outres mers, à Mayotte ou en Martinique notamment.

Mais à quoi ressemblent ces zones ? Le ministère de la transition écologique indique que les AMP « ont pour objectifs de protéger des écosystèmes marins », tout en permettant « un développement durable des activités maritimes ». En clair : malgré ce que l’on pourrait croire au premier abord, placer une zone en aire marine protégée ne signifie pas nécessairement y interdire la pêche.

« En résumé, ces zones ne servent à rien en termes de protection de la biodiversité », explique au HuffPost Joachim Claudet, conseiller océans au CNRS. « Pour donner un ordre d’idée, 60 % de la Méditerranée est classée en aire protégée, pourtant la pêche n’est interdite ou régulée que dans 0,1 % de cette zone », souligne le chercheur. « Et c’est encore pire pour l’Atlantique - mer du Nord : 40 % d’aire protégée, dont 0,01 % d’espace où la pêche est interdite ».

Des navires industriels de pêche dans ces zones

« La France continue à autoriser les méthodes de pêche à fort impact comme le chalutage dans les zones dites “protégées” », dénonce ainsi la coalition Océan menée par l’ONG Bloom. Dans un documentaire publié fin mars, elle rend publique les images de méga chalutiers, pouvant mesurer jusqu’à 145 mètres de long et pêcher 400 tonnes de poisson par jour, dans les eaux protégées françaises.

Les chiffres récoltés par l’ONG sont édifiants : en 2023 en France, ces navires de pêches géants ont passé environ 393 000 heures à l’intérieur des aires marines protégées. Plus encore, le chalutage mené dans les aires marines protégées est plus intensif que dans une aire marine classique.

Destruction massive de la biodiversité

Le chalutage de fonds est souvent comparé à de la « déforestation marine ». Il consiste à racler le fond des espaces marins à l’aide d’un lourd filet qui vient récupérer toutes les espèces marines sans distinction. Problème : cette pratique détruit tout sur son passage, les êtres vivants tout comme leurs habitats.

Les associations comparent ces engins à « des bulldozers des mers », mais leurs effets néfastes sont également sérieusement documentés par la communauté scientifique. Les chercheurs de l’Ifremer, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, décrivent ainsi que « le passage d’un engin de chalutage est susceptible d’arracher les espèces, de les briser, les écraser, de les enfouir ou de les remonter à la surface dans les filets ».

En prime, la méthode est particulièrement gourmande en énergie et libère une partie du CO2 contenu dans les océans, qui n’est autre que le principal gaz à effet de serre responsable du changement climatique.

Un enjeu d’avenir pour le secteur de la pêche

Au-delà des considérations concernant la biodiversité ou le climat, l’enjeu de la protection des zones marines concerne enfin l’avenir du secteur de la pêche. Une récente étude, publiée dans la revue scientifique Scientia Marina, a ainsi souligné que créer des aires strictement protégées ne pénalise pas la pêche, bien au contraire, à travers plus de 70 exemples dans une vingtaine de pays.

Protéger certaines aires marines ne pénalise pas la pêche, bien au contraire

« Lorsqu’on place une zone en protection intégrale, il y a un effet de débordement qui profite aux pêcheurs », explique en effet Joachim Claudet. « On observe dans la zone protégée un retour de biodiversité, qui se voit également dans les zones alentour », poursuit-il. « Dans l’idéal il faudrait autoriser des méthodes de pêche durable dans ces zones, telles que la pêche à la ligne ou au filet dans des proportions raisonnables ».

Si l’efficacité d’une telle politique a déjà été démontrée par les scientifiques, elle reste compliquée à mettre en place à cause de la temporalité imposée par la nature. Il faut attendre en moyenne trois ans pour que les bénéfices soient visibles dans une zone strictement protégée, et sept à dix ans pour que la pêche alentour en bénéficie. Sans volonté politique et accompagnement financier du secteur, il est donc impossible de basculer dans un tel système pourtant essentiel à l’économie de la pêche.

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