Les hackers sont-ils les nouveaux soldats de la guerre contre le Covid-19 ?

Lucile Descamps
·5 min de lecture
La bataille contre le nouveau coronavirus se mène aussi en ligne.
La bataille contre le nouveau coronavirus se mène aussi en ligne.

Chaque pays se débat pour gérer au mieux la pandémie de coronavirus. Mais la bataille se joue aussi en ligne, dans une quête féroce de renseignements sanitaires afin d’avoir la primeur d’un remède.

C’est une nouvelle source de tension entre la Chine et les États-Unis. Le FBI et le département de la sécurité intérieure américain ont fait savoir, le 14 mai, que des hackers liés au gouvernement chinois auraient attaqué des universités et des laboratoires pharmaceutiques qui travaillent sur le Covid-19. L’agence ce cybersécurité américaine demande aux instituts de recherches “d’être conscients” des risques qui planent sur eux. La Chine a rapidement démenti, dénonçant une “diffamation”.

Une opportunité en or pour les hackers

Pour autant, l’activité des hackers - quelle que soit leur nationalité - en cette période n’aurait rien d’étonnant. La pandémie leur offre une opportunité particulière. “Ce type d’action n’aime rien tant que d’exploiter des vulnérabilités”, nous explique Julien Nocetti, chercheur associé à l'IFRI (Institut français des relations internationales) et professeur aux Écoles de St-Cyr Coëtquidan.

Vu l’angoisse ambiante, “il est facile de hameçonner des internautes en parlant du Covid-19”, détaille François-Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’IRIS (Instituts de relations internationales et stratégiques). S’ajoute à cela le recours massif au télétravail, qui se fait “a priori sur des machines moins sophistiquées, sans le même niveau de protection, alors que beaucoup de communications se font sur internet...”, précise-t-il. Voilà pour le mode opératoire. Le mobile est également tout trouvé : être le premier à avoir un remède contre la pandémie.

La France probablement concernée

C’est d’ailleurs sur ce sujet que les États-Unis ont fait des reproches à la Chine. “L’importance de l’enjeu - la mainmise sur des recherches, des brevets, etc. - entraîne inévitablement une concurrence entre États, via des attaques, des vols de données”, décrit Julien Nocetti. “Nombreux sont les pays qui ont déployé des ‘cyber-commandos’ pour glaner des informations sur les avancées étrangères en matière de vaccins, de traitements, de techniques de test”, abonde Charles Thibout, chercheur associé à l’IRIS.

Outre la Chine, d’autres pays sont également accusés d’avoir mené ce genre d’opérations de renseignement, notamment la Corée du Sud. “Il est fort probable que les services français (DGSE au premier chef) cherchent eux aussi à s’emparer d’informations susceptibles de faire avancer la recherche dans la découverte d’un traitement ou d’un vaccin. Le contraire serait à tout le moins étonnant, et pour tout dire, inquiétant”, poursuit le chercheur. Et à l’inverse, “comme toute industrie sensible”, les laboratoires français pourraient bien, eux aussi, être la cible d’attaques, complète Julien Nocetti.

Commandos de hackers et membres des armées

Pour autant, il est souvent difficile de les imputer directement à un pays. Notamment lorsque les attaques ne sont pas menées par des effectifs officiels. “L’intérêt pour les États de recourir aux services de groupes de hackers est précisément de s’abriter derrière l’incertitude de l’attribution”, commente le chercheur associé à l’IFRI. Il existe différents mouvement de hacking. Certains groupes sont “tolérés dans les États autoritaires comme en Russie ou en Chine”, et peuvent agir par patriotisme ou par intérêt financier. Il existe également des “mercenaires” appelés “proxies”, utilisés de manière ponctuelle “pour mener une opération contre un adversaire ou faire de l’espionnage industriel”, nous explique François-Bernard Huyghe.

Certains pays, cependant, ont officiellement des effectifs chargés de surveillance et de défense numérique intégrés dans leurs armées. Ce ne ne sont pas des hackers mais “des militaires ou des spécialistes civils”, décrit le professeur aux Écoles de St-Cyr Coëtquidan, Julien Nocetti. La France, par exemple, dispose depuis 2017 d’un Commandement de Cyberdéfense, sous l’égide du ministère des Armées. Elle est également “censée avoir des armes informatiques offensives”, complète François-Bernard Huyghe. Qui ajoute : “Tous les pays du monde ont, à ma connaissance, des services de renseignement et ce serait étonnant qu’ils ne passent pas par internet”.

Des conflits bien antérieurs

Les attaques numériques liées à la crise sanitaire ne sont en fait que la mise “en lumière de conflits bien antérieurs”, analyse Charles Thibout, le chercheur associé à l’IRIS. Notamment entre la Chine et les États-Unis.

Les “tensions cyber” elles-mêmes existaient bien avant le Covid-19, commente de son côté Julien Nocetti, et la maladie n’en est “que le révélateur”. Les pays les plus actifs “dans le cyberespace - Chine et États-Unis, mais aussi Russie, Israël, voire Royaume-Uni, France, Iran et Corée du Nord – sont déjà dans une ‘bataille’ globale depuis des années”, complète-t-il.

Une différence de taille caractérise cependant la cyber bataille sanitaire liée au coronavirus : les alliances classiques n’ont plus cours. “On a plutôt le sentiment d’un gigantesque Far West à ciel ouvert”, considère le chercheur associé à l'IFRI, reprenant une expression d’Angela Merkel. “Chaque État s’en remet à ses propres moyens, et c’est pour cette raison que les solidarités traditionnelles – pour la France : l’Union européenne et l’OTAN – sont ébranlées, voire en crise profonde”, poursuit-il. Un autre effet du coronavirus.

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