TOUT COMPRENDRE - Pourquoi l'Iran connaît un mouvement de protestation massif?

Des manifestants se rassemblant autour d'une barricade en feu lors d'une manifestation pour Mahsa Amini à Téhéran, le 19 septembre 2022. - AFP
Des manifestants se rassemblant autour d'une barricade en feu lors d'une manifestation pour Mahsa Amini à Téhéran, le 19 septembre 2022. - AFP

L'Iran est en proie à une vague de manifestations massives depuis l'annonce de la mort de Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans à qui la police des mœurs reprochait de mal porter son foulard, obligatoire au sein de la République islamique.

• Pourquoi Mahsa Amini a-t-elle été arrêtée?

La jeune femme, âgée de 22 ans et originaire du Kurdistan iranien, dans l'ouest du pays, était avec sa famille à Téhéran pour quelques jours lorsqu'elle a été arrêtée dimanche par la police des mœurs.

Cet organe des forces de l'ordre patrouille dans les villes du pays afin d'identifier, entre autres, de potentiels manquements au code vestimentaire en vigueur depuis la Révolution islamique de 1979.

En Iran, les femmes ont notamment l'obligation de se couvrir les cheveux sur la voie publique à partir de 7 ans. Si l'intégralité des cheveux doit théoriquement être couverte selon la loi iranienne, une certaine tolérance peut être pratiquée par la police des mœurs en zones urbaines et pour les femmes étrangères.

En l'occurrence, Mahsa Amini portait "mal" son foulard selon la patrouille qui l'a arrêtée. Elle aurait laissé dépasser trop de cheveux, contrevenant ainsi à la loi.

Les lois iraniennes interdisent aussi aux femmes de porter des manteaux courts au-dessus du genou, des pantalons serrés et des jeans troués ainsi que des tenues de couleurs vives, entre autres. Là aussi, l'application stricte de ces interdictions varie en fonction des lieux.

La mise en application de ces règles a été assouplie sous l'ancien président Hassan Rohani, un relatif modéré qui a notamment accusé la police des mœurs d'être trop agressive. En 2017, le chef de cette force a déclaré qu'elle n'arrêterait plus les femmes pour avoir enfreint le code vestimentaire.
Mais sous Ebrahim Raïssi, un partisan de la ligne dure élu l'année dernière, les agents de la police de la moralité semblent s'être déchaînés. Le bureau des droits de l'Homme de l'ONU affirme que des jeunes femmes ont été giflées, battues à coups de matraque et poussées dans des véhicules de police au cours des derniers mois.

• Que sait-on sur les circonstances de sa mort en détention?

Après son arrestation décrite comme "violente" par plusieurs témoins, Mahsa Amini est tombée dans le coma. Elle a ensuite perdu la vie le 16 septembre selon la télévision d'État et la famille de la jeune femme.

Les autorités ont toutefois expliqué que la jeune femme était décédée suite à des "problèmes cardiaques", vidéo à l'appui. Une version difficile à confirmer, l'enregistrement n'étant pas de bonne qualité. D'autant plus que la famille Amini nie tout problème de santé préexistant pouvant entraîner la mort de cette manière.

• Comment les manifestations ont-elles commencé ?

La première manifestation d'ampleur a eu lieu le jour des funérailles de Mahsa Amini dans sa ville de Saqqez. Plusieurs centaines de personnes s'étaient réunies à l'occasion de la cérémonie.

En parallèle, la protestation s'est organisée via les réseaux sociaux. De nombreuses femmes se sont filmées brûlant leur foulard ou se coupant les cheveux.

Depuis, les manifestations ont gagné plusieurs villes du pays dont Téhéran mais aussi Mashhad (nord-est), Tabriz (nord-ouest), Rasht (nord), Ispahan (centre) et Kish (sud).

Ces mouvements de protestation ont essaimé dans les universités. Des commerçants ont également décidé de ne pas lever leur rideau en signe de protestation.

• Comment les autorités iraniennes ont-elles réagi ?

Face à la colère provoquée par cette mort, un représentant du guide suprême Ali Khamenei au Kurdistan s'est rendu lundi au domicile familial de Masha Amini.

L'émissaire a déclaré à la famille que "des mesures seront prises" et que l'ayatollah Khamenei était "peiné" par ce décès. "Comme je l'ai promis à la famille Amini, je suivrai le dossier jusqu'au bout", a-t-il dit.

Mais ces déclarations n'ont pas empêché une répression massive des protestations.

À Téhéran où on compte des dizaines de blessés après que la police a ouvert le feu sur les manifestants, le gouverneur Mansouri a déclaré que les manifestations étaient "organisées dans le seul but de créer des troubles".

Au Kurdistan iranien, le gouverneur Ismail Zarei Koosha a fait part d'au moins trois morts. Il a qualifié ces morts de "suspectes, faisant partie d'un complot fomenté par l'ennemi".

Il a aussi affirmé que l'une des victimes avait été tuée par un type d'arme non utilisé par les forces iraniennes. On dénombre pour le moment la mort d'au moins cinq manifestants, après la confirmation aujourd'hui de deux décès dans la province de Kermanshah.

En parallèle, l'accès à Internet a été fortement restreint comme le rapportait dimanche le site NetBlocks, spécialisé dans l'observation et l'analyse des accès et flux Intern dans le monde.

À ce titre, le milliardaire Elon Musk a annoncé qu'il souhaitait utilisé son système de satellites Starlink pour donner accès à Internet de façon continue à tous les Iraniens.

En marge de l'Assemblée générale de l'ONU à New York, le président français Emmanuel Macron a déclaré, après un entretien avec le président iranien Ebrahim Raïssi, avoir "insisté sur le respect des droits des femmes" en Iran.

La Haute Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme par intérim, Nada Al-Nashif, a exprimé "son inquiétude face à la mort en détention de Mahsa Amini (...) et à la réaction violente des forces de sécurité aux manifestations", et réclamé une enquête "impartiale" et "indépendante".

Face à ces condamnations, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Nasser Kanani, a condamné mardi soir ce qu'il a qualifié de "positions interventionnistes étrangères".

"Il est regrettable que certains pays tentent de profiter d'un incident faisant l'objet d'une enquête pour poursuivre leurs objectifs et désirs politiques contre le gouvernement et le peuple iraniens", a affirmé le responsable.

• Quel est la position de l'opinion publique iranienne ?

Dans les manifestations, les revendications ne portent pas que sur le cas spécifique de la mort de Mahsa Amani. Les manifestants demandent notamment la fin de l'obligation du port du voile en général et de la répression menée par la police des mœurs.

Certains demandent la fin du régime, sans que l'on puisse gager de leur représentativité au sein du mouvement.

Mais pour certains observateurs, les manifestations actuelles sont inédites. La journaliste de la BBC Rana Rahimpour, qui a vécu 25 ans sur place et couvert l'actualité iranienne pendant 15 ans, assure ainsi que les scènes "ne ressemblent à rien" de ce qu'elle a pu observer par le passé.

Pour comprendre ce que pense une frange plus modérée de la population, il faut se tourner vers les députés du Madjles, le parlement iranien. Dans la lignée de l'ancien président Rohani, le mouvement de protestation trouve des échos parmi plusieurs responsables politiques iraniens qui se sont élevés contre la police des mœurs.

"Afin d'éviter la répétition de tels cas, les méthodes utilisées par ces patrouilles d'orientation (...) devraient être revues", a notamment affirmé le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf.

Plus radical, un autre parlementaire a annoncé son intention de proposer la suppression complète de cette force.

"Je crois qu'en raison de l'inefficacité du Gasht-e Ershad à faire comprendre la culture du hijab, cette unité devrait être supprimée, afin que les enfants de ce pays n'aient pas peur quand ils croisent cette force", a déclaré Moeenoddin Saeedi.

Pour l'Organisation pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, une organisation influente affiliée à l'État iranien, "il faut cesser d'arrêter et de poursuivre les personnes portant mal leur voile car cela a pour effet d'accroître les tensions sociales. Il faut amender la loi pour que cela soit considéré uniquement comme une infraction".

Article original publié sur BFMTV.com