"Les Visiteurs 3" a 5 ans: les coulisses d'un retour manqué

Jérôme Lachasse
·13 min de lecture
Jean Reno et Christian Clavier dans
Jean Reno et Christian Clavier dans

Lorsqu'ils se lancent dans Les Visiteurs 3, Jean-Marie Poiré et Christian Clavier savent qu'ils ne pourront jamais combler les attentes des fans de Jacquouille la Fripouille et de Godefroy de Montmirail et retrouver l'esprit des deux premiers volets. Pour le duo de Papy fait de la Résistance, L'Opération Corned-Beef ou Les Anges Gardiens, cette fresque comico-historique devait malgré tout marquer leurs retrouvailles avec le public, presque vingt ans après Les Visiteurs 2.

Le 6 avril 2016, lorsque Les Visiteurs 3 sort en grande pompe sur plus de 700 écrans, c'est un autre scénario qui se produit. La presse déplore un film où "on rit très peu" (Le Parisien), un "scénario erratique" et une "mise en scène laborieuse, à l’esthétique hideuse" (Le Monde), "un nanar expérimental" (Positif) et "une soupelette fade et démodée, dont même dame Ginette ne voudrait pas" (Le Point). Un mois après sa sortie, Les Visiteurs 3 termine sa carrière avec près de 2,2 millions spectateurs, loin des 13,7 millions du premier (et des 8 millions du deuxième).

Cinq ans plus tard, le film est largement oublié, mais toujours apprécié de ses auteurs. Mis à part quelques regrets sur la nature du scénario, pas assez drôle à son goût, Christian Clavier le trouve "parfaitement réussi", et pour Jean-Marie Poiré, "le film a déjà la qualité de ne pas ressembler aux deux précédents": "C’est un film que j’aime bien, que j’ai pris beaucoup de plaisir à réaliser. Il est visuellement somptueux. J’ai été étonné qu’aucun critique ne voie la qualité de la photo de Stéphane Le Parc, des costumes de Pierre-Jean Larroque et des décors de Philippe Leveque."

"Les décideurs avaient un peu les jetons"

L'amertume de Jean-Marie Poiré se mesure à l'aune de son investissement sur le projet, imaginé dès le début des années 2000. Le réalisateur avait d'abord dû faire son deuil du remake américain Just Visiting (2001), qui lui avait laissé "un souvenir très désagréable" (si désagréable qu'il l'avait signé... Jean-Marie Gaubert). Puis il lui avait fallu convaincre Christian Clavier, qui "en avait absolument ras-le-bol" des Visiteurs: "Pendant quelques années, Christian n’avait aucune envie de rejouer Jacquouille. Il ne fallait pas tellement lui en parler", se souvient Poiré.

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L'envie revient au début des années 2010. Poiré n'a plus tourné depuis le semi-échec de Ma femme s’appelle Maurice (2002) et Clavier est en pleine traversée du désert, après l’échec de sa première réalisation, On ne choisit pas sa famille (2011). Le duo est enfin sur la même longueur d’onde, et commence à écrire une suite directe des Couloirs du Temps, située en pleine Révolution Française, mais peine à trouver des financements: "Les décideurs avaient un peu les jetons", précise Poiré. Le succès de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu?, en 2014, débloque la situation.

L'écriture reprend. Porté par l'envie de surprendre les fans de la série, le duo décide de changer de formule: "on voulait faire un film d’acteurs, et non de gags". Poiré et Clavier retirent tous les gimmicks de la franchise, y compris le fameux "okay", remplacé par "hourra, c'est plus laïque". Passionnés d'Histoire, ils se laissent "choper" par leur sujet, concède Poiré: "On voulait commencer par ça, évidemment, et on avait très envie d’aller à l’époque de l’Occupation française, qui est la fin du film, et qui est très bonne. À la limite, j’aurais presque dû raccourcir [la partie sur la Révolution Française]… mais on avait un problème de budget, qui était assez limité."

Pas assez de gags?

Le scénario, mal équilibré entre un début tonitruant et un huis clos qui appesantit le reste de l'intrigue, témoigne de ces hésitations. Pour certains, le scénario est "trop historique", et "trop intellectuel", et "pas assez dans le moule des Visiteurs". Pour d'autres, le décalage entre le Moyen-âge et la Révolution Française n'est pas assez grand pour provoquer l'hilarité. Si ce scénario "trop intellectuel" ne dérange pas Poiré, celui-ci ne cache pas à posteriori sa déception pour l'absence de gags:

"Je ne sais pas si le film est 100% réussi, mais je crois que beaucoup de gens ont été déçus, parce qu’ils s’attendaient à plus de bêtises de Jacquouille. Peut-être qu’on a été timide là-dessus. C’est vrai qu’aujourd’hui je ferais un film un tout petit peu différent, avec plus de gags. "Ce que j’ai regretté quand le film était terminé, c’était que Clavier était plus auteur qu’acteur. Un acteur aurait exigé plus de scènes pour lui. Ça m'est déjà arrivé avec lui sur Twist Again à Moscou. Il avait tellement servi Philippe Noiret et les autres que son personnage était plus faible que ceux qu’on écrit d’habitude."https://www.youtube.com/embed/zS0JoIxnzmI?rel=0&start=1

Le film comporte pourtant une poignée de gags marquants, comme celui de la perruque gonflable d'Adélaïde de Montmirail (Karin Viard), improvisé par Poiré sur le tournage. Pour pallier l'absence de gags, Poiré ajoute bruitages et répliques en post-production. C’est le cas dans la fameuse scène où Jacquouillet déambule dans les rues de Paris en hurlant, "Y a pas d'lait!". "Je crois me souvenir qu’on en a rajouté", indique Philippe Bourgueil, le monteur. "Christian adore ce genre de séquences. Il le joue avec une énorme générosité et il n’hésite pas à en faire [des caisses]."

La séquence est née d'un "délire", confirme Clavier: "Ce sont des folies que j’ai dans la tête quand je me mets à écrire avec Jean-Marie, et que d’un coup, je lui joue les personnages. Comme je suis habité par le personnage, on déraille tout d’un coup et on part dans des folies. C'est ce qu’il aime beaucoup chez moi. C’est comme ça qu’on a trouvé le 'okay'. Au début, c’était une toute petite réplique, sauf que, d’un coup, avec la manière dont je le joue…"

Les nuits américaines

Après l'absence de gags, un autre point déçoit les fans: l'utilisation des nuits américaines, procédé du vieil Hollywood qui consiste à tourner en plein jour des scènes de nuit. Une technique rare à l'époque moderne, mais exigée par Poiré: "Il y a une raison de coût: c’était bien moins cher de tourner en nuit américaine que de tourner en vraie nuit", explique Stéphane Le Parc. "L’autre raison, c’est que Christian n’aime pas tourner de nuit. Donc on s’est retrouvé à faire des nuits américaines."

Cinq ans après, Poiré assume: "J’aime beaucoup ça. Je trouve ça formidable. Je n’aime pas les nuits noires. Je trouve qu’on voit les projecteurs. Je ne trouve pas ça beau. Avec les nuits américaines, on voit les décors, les paysages, la forme des rues. Je préfère que l’argent aille dans ce qui se voit plutôt que dans ce qui ne se voit pas." Pour ses nuits américaines, Poiré s'inspire des Cheyennes (1964), un western de John Ford avec James Stewart: "C’est un film absolument somptueux, un peu lent - j’aurais pu assassiner le monteur! - mais par contre la photo est à tomber par terre."

"C’était notre référence, mais on n'avait ni prairie, ni plaine, ni soleil!", s'amuse Stéphane Le Parc, qui assume "le côté spécial" de ces scènes: "Je n’aime pas les nuits américaines qui virent trop sur le bleu-bleu. Avec Jean-Marie, on a choisi un bleu cyan, dans lequel il y avait un petit peu de vert." Il est davantage satisfait des scènes en intérieur, aux ambiances plus contrastées, mieux maîtrisées, et pour lesquelles il s'est inspiré de John Singer Sargent, un peintre anglais du XIXe.

"Pulvériser Robespierre avec des gags"

Autre regret du duo Clavier-Poiré: avoir trop respecté la "grande Histoire". "Elle m’a trop impressionné", confirme Clavier. "J'aurais dû pulvériser Robespierre avec des gags et des conneries, et on ne l’a pas fait. C’est là où le film pêche. Robespierre aurait dû terminer avec une soupière sur la tête! Ca nous aurait détendu."

Le révolutionnaire est pourtant ridiculisé lors d’une scène où il digère mal des boudins. "Cette scène était beaucoup moins importante dans le scénario. Je l'ai étirée au montage, en ajoutant des bruits et des regards gênés des personnages", confie Poiré. "J’ai appris après, que la Gaumont ne trouvait pas ça immédiatement drôle", confie Nicolas Vaude, l'interprète de Robespierre. "Clavier et Poiré voulaient absolument garder cette partie [de la scène]. La Gaumont était sceptique, puis ils ont compris que ça marchait très bien dans le film."

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Sa prestation en Robespierre reste le clou du film. "Il fait une composition de premier ordre", s’enthousiasme Christian Clavier. Fasciné depuis toujours par cette figure de la Révolution française, Nicolas Vaude avait lu des dizaines de livres sur le sujet, et l'avait déjà joué à deux reprises au théâtre. Ce rôle, "c’est une des choses dont je suis le plus fier de toute ma carrière d’acteur", dit-il.

Avec son maquillage saisissant, Nicolas Vaude devait inspirer la peur à ses camarades de jeu (bien qu'il ait souvent eu le trac avant de tourner!). Il s'est appuyé aussi sur sa voix: "Les personnes avec une autorité formidable, comme Robespierre, ne parlent pas très fort, mais très doucement. Je me suis beaucoup inspiré de ce qu’on m’avait dit de Peter Brook, le génial metteur en scène anglais. On m’avait dit que son autorité venait que tout d’un coup, il parlait presque en chuchotant. Et tout le monde se taisait..."

"Jean-Marie, pour moi, c’est un guerrier"

Pour l'entourer, Poiré et Clavier convoquent plusieurs générations d'acteurs, comme dans Papy fait de la résistance, où le Splendid côtoie Michel Galabru et Jacqueline Maillan. On retrouve ainsi une partie du casting du Bon Dieu, dont Ary Abittan, Frédérique Bel et Pascal Nzonzi (l'absence de son nom sur l'affiche suscitera des accusations de racisme envers la production).

Franck Dubosc, Alex Lutz et Karin Viard incarnent les Montmirail, Sylvie Testud, Charlotte de Robespierre et Lorànt Deutsch, alors en vogue avec ses ouvrages de vulgarisation historique, le révolutionnaire Jean-Marie Collot d'Herbois: "C’est lui qui voulait jouer dans le film", s'amuse Poiré. "Il m’a appelé en me disant qu'il était prêt à juste dire 'bonjour' ou 'madame est servie'!"

Sur le plateau, l'ancienne génération tient souvent la dragée haute à la jeune. Jean-Marie Poiré, qui n’a pas tourné depuis 2002, retrouve instantanément ses marques sur le plateau. "Jean-Marie, pour moi, c’est un guerrier", glisse Stéphane Le Parc. "Sur Les Visiteurs 3, on a dû poser une fois la caméra sur un rail. Le reste, c’est de la steadycam et de la caméra à l’épaule."

Si Jean Reno, alors âgé de 67 ans, "avait vraiment du mal physiquement", Christian Clavier avait "toujours son petit côté espiègle", selon Stéphane Le Parc. "Il a une puissance comique, une puissance de jeu, de concentration absolument incroyables", loue Nicolas Vaude. "Quand il était en face de moi, j'avais du mal à ne pas rire. C'était très difficile de tenir."

"Les mains dans le cambouis"

Si le tournage se déroule dans une ambiance festive, c'est au montage que tout se joue et qu'un film devient réellement une œuvre de Jean-Marie Poiré. Le cinéaste, qui a retenu la leçon des Anges gardiens, souhaite un film rythmé, avec des respirations. Il s'appuie sur le monteur Philippe Bourgueil, avec qui il travaille pour la première fois.

"Il m’a beaucoup aidé", confie Poiré. "Les films m’ennuient très vite et comme je suis très neurasthénique, comme tous les comiques, je pourrais faire des films de huit minutes! Donc c’est bien quand quelqu’un me dit non." S'il trouve son style épileptique "un peu dérangeant", Philippe Bourgueil y voit la marque d'un réalisateur qui "essaye de secouer le public".

Comme pour tous les films de Poiré, la quantité d'images tournées est colossale. "Il y avait pas moins de cent heures. Je n’avais jamais reçu autant de rushes", dit Philippe Bourgueil, qui débute seul le montage, pendant le tournage. "Jean-Marie tourne beaucoup, et très vite. C’est lié au fait qu’il connaît bien le montage. Vu la dynamique qu’il essaye d’insuffler, c’est bien d’en avoir autant. Il est très cohérent dans sa conception de la mise en scène."

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Plus le montage avance, plus Poiré "met les mains dans le cambouis", indique Philippe Bourgueil: "Je montais une scène, puis je la lui envoyais. Il avait chez lui un logiciel de montage Avid et trois jours après, il me la renvoyait. C'était un peu inédit pour moi. En général, le réalisateur vient dans la chambre de montage, on regarde, on parle. J’étais installé à 200 mètres de chez lui, pour que ce soit simple."

C'est aussi lors de cette étape que les problèmes du scénario ressurgissent: les personnages secondaires menacent souvent de reléguer Jacquouille et Godefroy au second plan et il faut à Philippe Bourgueil beaucoup de doigté pour trouver le bon équilibre. Le monteur coupe aussi des pans entiers de dialogues, tout en étant confronté à un autre problème, les scènes tournées offrant une multitude de possibilités de construire l'histoire.

Un quatrième film avec Jacquouille contre les Nazis?

De l'avis de tous, le coup de génie des Visiteurs 3 reste son final, qui offre la promesse d'un affrontement entre Jacquouille et les Nazis. Ce quatrième volet a cependant peu de chances de voir le jour. "J’ai des doutes qu’on puisse le faire", confirme Poiré. "On prend de l’âge et à un moment donné, ça devient moins crédible." Le résultat aurait pu être aussi truculent que Papy fait de la résistance, renchérit Clavier: "Ça aurait fait un film incroyable."

Jean-Marie Poiré a en réalité scellé sans le savoir le destin de ses personnages, à la toute fin du générique des Visiteurs 3, lors d'un plan presque subliminal où il ferme une porte. Faut-il y voir un adieu caché, au public qui l'a accompagné fidèlement pendant des années? Que nenni, répond l'intéressé, qui vient d’écrire avec Clavier une nouvelle comédie, Mystères à Saint-Tropez. Il s'agit d'une "private joke", révèle Philippe Bourgueil : "Jean-Marie fait ça dans tous ses films. C’est un cadeau pour ceux qui restent jusqu’au bout!"

Article original publié sur BFMTV.com