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Valérie Masson-Delmotte, climatologue et membre du GIEC : "Est-ce qu’il faut se préparer au pire ? On est déjà dans une situation qui est grave et qui va s’aggraver"

Sommité mondiale de sa discipline, la climatologue Valérie Masson-Delmotte a depuis plusieurs années intégré l'équipe du GIEC, qui ne cesse d'informer dirigeants et grand public sur la réalité du dérèglement climatique. Dans une interview accordée à Yahoo, la lanceuse d'alerte fait le point sur la situation actuelle et esquisse des pistes d'actions pour s'adapter aux évolutions en cours.

Lorsque Greta Thunberg exhorte les dirigeants de ce monde à écouter les scientifiques, la jeune activiste suédoise fait en partie référence à Valérie Masson-Delmotte. Chercheuse en sciences du climat à l'Université Paris-Saclay, référence mondiale dans son domaine, cette dernière occupe depuis plusieurs années la fonction de co-présidente de l'un des groupes de travail du groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat, mieux connu sous l'acronyme GIEC.

À ce titre, Valérie-Masson Delmotte a supervisé plusieurs des fameux rapports publiés par l'organisme, avec l'objectif permanent, comme elle l'expliquait en septembre 2021 à la chaîne YouTube Thinkerview, de "faire le point sur l'état des connaissances" et de "donner l'image la plus claire possible du climat tel qu'il a varié dans le passé, de son fonctionnement actuel, de comment il est en train de changer et de ses évolutions futures possibles".

"Dans le monde, les 10% de personnes les plus aisées pèsent pour quasiment 40% des émissions"

Pour la climatologue, il est ainsi indispensable d'inscrire le dérèglement climatique du XXIe siècle dans une chronologie historique. "À l'échelle mondiale, la situation actuelle est le résultat du cumul des émissions de CO2 depuis la révolution industrielle jusqu'à aujourd'hui, résume Valérie Masson-Delmotte, interrogée par Yahoo. Ce sont les pays qui ont construit leur industrialisation de manière plus précoce qui ont un poids disproportionné, notamment les États-Unis, qui ont une responsabilité historique particulièrement forte, mais aussi la France, qui figure dans le top 10."

À ce déséquilibre géographique en matière de responsabilités s'ajoute par ailleurs un déséquilibre social. "On a une situation très contrastée en fonction des revenus, décrit la chercheuse. Dans le monde, les 10% de personnes les plus aisées pèsent pour quasiment 40% des émissions de gaz à effet de serre, alors que les 40% les plus pauvres ne pèsent que pour 15% des émissions." Ainsi, la situation de certains pays devient paradoxale, à l'instar de l'Inde où "les émissions augmentent fortement, mais avec une partie importante de la population qui reste très pauvre".

Autre problème fondamental identifié par la climatologue, la propension de certains pays, dont le nôtre, à "délocaliser" leurs émissions dans des pays où la lutte contre le réchauffement climatique n'est pas vraiment à l'ordre du jour. "La Chine est l'un des pays qui ont tiré à la hausse les émissions de gaz à effet de serre, explique Valérie Masson-Delmotte, mais une partie de ce qui y est produit correspond à l'empreinte carbone d'une personne qui vit en France, compte tenu du poids des échanges commerciaux et de notre propre consommation."

"On peut agir à la fois sur les causes et sur les conséquences"

À l'heure actuelle, le bilan à l'échelle mondiale est donc particulièrement inquiétant. "On voit qu'on est dans une situation grave, pose la chercheuse, une situation qui va s'aggraver à mesure du niveau de réchauffement planétaire, ce qui montre l'importance d'agir à grande échelle, le plus rapidement possible." Le message adressé par la spécialiste du GIEC est clair : si le dérèglement climatique constitue aujourd'hui une réalité implacable, cela n'empêche pas d'œuvrer collectivement pour limiter ses effets, bien au contraire.

"On peut agir à la fois sur les causes et sur les conséquences, soutient Valérie Masson-Delmotte. Agir sur les causes, c'est bien sûr réduire les émissions de gaz à effet de serre, notamment de méthane, et aussi la déforestation. Agir sur les conséquences, c'est prendre chacune des caractéristiques majeures de risque et mettre en place des stratégies d'action qui vont permettre de réduire ces risques."

Parmi ces "caractéristiques majeures de risque" que nos sociétés seraient bien avisées d'anticiper, la climatologue évoque en particulier deux tendances climatiques omniprésentes en France ces derniers mois : une "augmentation des extrêmes chauds" et une "augmentation, à nos latitudes, des épisodes avec peu de précipitations et des pluies plus intenses, concentrées sur quelques jours". Pour Valérie Masson-Delmotte, il est donc indispensable de prendre ces éléments en compte dans l'évolution des infrastructures et des modes de vie.

Comment adapter nos espaces et nos modes de vie aux pics de chaleur ?

Concernant les pics de chaleur de plus en plus importants, la scientifique souligne la nécessité d'orienter l'urbanisme en conséquence : "Les extrêmes chauds sont amplifiés dans les villes. Par exemple, Paris est une ville qui a un effet d'îlot de chaleur particulièrement élevé. On peut avoir jusqu'à 8 degrés d'écart, la nuit, entre la température à Paris intramuros et la température dans les zones rurales situées à quelques dizaines de kilomètres."

"Il y a un enjeu considérable, pour des villes anciennes qui ont un patrimoine historique bâti depuis longtemps, de faire en sorte d'assurer un confort thermique avec des conditions plus chaudes qu'au moment où elles ont été conçues, poursuit Valérie Masson-Delmotte. On peut travailler sur la conception des bâtiments et sur des îlots de fraîcheur en verdissant ces villes."

Dans l'objectif de "se préparer à vivre correctement" sous des températures plus chaudes que celles que nous avons connues jusqu'à présent en France, la climatologue préconise aussi de s'inspirer des us des régions habituées à ce type de climat : "Dans des villes comme Madrid, qui sont situées à des latitudes où des températures de plus de 40°C sont fréquentes, les rythmes de travail et les rythmes de vie ont été adaptés pour faire face à une chaleur extrême dans l'après-midi. Cela pose des questions d'aménagement, d'adaptation de nos manières de vivre, par exemple de nos horaires de travail."

Un impératif : agir vite

Autre enjeu majeur des années à venir dans notre pays comme dans beaucoup d'autres, la sécheresse chronique impose elle aussi une adaptation des pratiques à grande échelle, notamment en matière agricole. "Si on prend l'exemple de la pénurie d'eau, illustre Valérie Masson-Delmotte, il y a tout un travail à faire sur les techniques d'agro-écologie, qui permettent de davantage stocker de l'humidité dans les sols."

Invité au récent séminaire gouvernemental consacré à l'écologie, la chercheuse aura très certainement insisté sur l'importance vitale d'agir rapidement pour répondre aux défis du dérèglement climatique. "Les éléments scientifiques fournissent des caractéristiques, des évolutions à venir et pour moi, l'urgence, c'est d'intégrer ces connaissances dans la prise de décision aujourd'hui, martèle Valérie Masson-Delmotte. Il ne faut pas agir le dos au mur, mais construire dès maintenant les conditions pour avoir une économie sobre en carbone le plus rapidement possible et une société plus résiliente face à un climat qui change."

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