Ukraine: Zelensky sous pression pour négocier après la chute d'un missile en Pologne

Zelensky chante l'hymne ukrainien la main sur le coeur dans la ville de Kherson libérée, le 14 novembre 2022 - STR / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP
Zelensky chante l'hymne ukrainien la main sur le coeur dans la ville de Kherson libérée, le 14 novembre 2022 - STR / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP

On peut gagner une guerre militairement et s'exposer politiquement. Mardi soir, un missile a explosé en Pologne, tuant deux agriculteurs. Après quelques heures d'incertitude, un consensus s'est rapidement dégagé sur la scène mondiale, autour d'un tir accidentel en provenance des troupes ukrainiennes, alors soumises à un déluge de feu déchaîné par la Russie. Mais le président ukrainien Volodymyr Zelensky peine toujours à l'admettre. Une bavure balistique et un raté de communication éventuels qui affaiblissent sa position à l'international, alors même que l'Ukraine n'a jamais paru en si bonne posture sur le front, où elle vient de reprendre Kherson aux Russes.

Aujourd'hui en effet, ses partenaires n'hésitent plus à la pousser à négocier la paix avec la Russie, et donc à en rabattre sur ses espoirs.

Isolement

Pour comprendre cette nouvelle impatience des Occidentaux, il faut revenir sur le relatif isolement de Volodymyr Zelensky après l'explosion qui a endeuillé la Pologne mardi. L'Otan, les Etats-Unis, les Européens, et même les premiers intéressés polonais - le président Andrzej Duda estimant "hautement probable" l'hypothèse d'un accident ukrainien -, tous ont privilégié dès mercredi la piste d'un missile projeté par le système anti-aérien du pays agressé. Sans toutefois dédouaner l'agresseur. "La Russie porte la responsabilité ultime" du drame, a notamment posé le secrétaire d'Etat américain Anthony Blinken, jeudi.

Longtemps, Kiev n'en a pas démordu. L'engin était russe. C'est du moins ce que le président ukrainien a réaffirmé mercredi lors d'une réunion télévisée dans son pays. "Je n'ai aucun doute que ce n'était pas notre missile, et que ce n'était pas notre frappe de missile", a-t-il déclaré, ajoutant: "Je crois qu'il était russe".

Ce jeudi, un communiqué de la présidence ukrainienne a nuancé cette attitude, ménageant le chaud et le froid. Volodymyr Zelensky reconnaît d'abord:

"Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Nous ne savons pas avec certitude. Le monde ne le sait pas." Mais reprend: "Mais je suis sûr que c'était un missile russe, je suis sûr que nous avons tiré depuis des systèmes de défense aérienne".

Cette obstination est difficilement compréhensible selon les observateurs. "Je pensais que le récit qui suivrait serait de dire: 'Vous voyez bien notre besoin ardent d'un système anti-missile qui fonctionne à tous les niveaux.' Au lieu de ça, Volodymyr Zelensky s'est enferré dans une drôle de communication avec des allers-retours, entre 'il n'y a aucun doute' et 'je crois que c'est russe' sans aucune preuve", analyse ainsi Patrick Sauce, éditorialiste de BFMTV pour les questions internationales.

Des conditions draconiennes

On avait cependant déjà relevé un léger flottement dans les certitudes de Volodymyr Zelensky, lorsque, mercredi, celui-ci a réclamé un "accès à toutes les données" et au "site" de l'explosion pour des enquêteurs ukrainiens. Le signe d'une volonté de se plier aux conclusions à venir. C'est en tout cas ainsi que Vadym Omelchenko, ambassadeur de l'Ukraine à Paris, a vu les choses ce jeudi.

"Il faut que l'enquête suive son cours. Nous avons nos convictions mais nous sommes ouverts à la vérité", a-t-il déclaré sur BFMTV.

Cette ouverture minime à la procédure, accompagnée d'une temporisation, ne suffit pas aux yeux des alliés de l'Ukraine. Et l'inébranlable soutien des Occidentaux à cette dernière ne semble plus si inconditionnel. L'envie est grande de voir Volodymyr Zelensky s'engager dans des pourparlers avec la Russie. Des négociations pour la paix avec l'ennemi que les conditions sine qua non fixées par le président ukrainien rendent pour le moment intenables.

"Le président Zelensky s'est adressé au G20, il a annoncé que l'Ukraine était prête aux négociations mais a annoncé dix conditions avant de les entamer", a rappelé l'ambassadeur Vadym Omelchenko, évoquant la nécessité de garanties contre "les dangers nucléaires" et "la famine", celle d'obtenir la "punition des criminels de guerre" et des "compensations" financières pour son pays. Le diplomate a surtout fait valoir: "Les conditions tactiques, c'est que la Russie doit quitter tous les territoires occupés".

Irréaliste

En d'autres termes, l'Ukraine entend non seulement regagner l'ensemble du sud et de l'est du pays, mais même pousser son avantage jusqu'à chasser les Russes d'une Crimée qu'ils ont annexée dès le tournant 2014-2015. Or, l'objectif semble irréaliste aux partenaires de l'Ukraine. Mercredi, lors d'une conférence de presse, le général Mark Milley, chef d'état-major des armées américaines, l'a acté clairement, malgré un évident embarras:

"La tâche militaire consistant à expulser les Russes de l'Ukraine est une tâche difficile. Et ça ne se produira pas dans les prochaines semaines, à moins que l'armée russe ne s'effondre complètement, ce qui est peu probable. Donc en termes de probabilité, celle d'une victoire ukrainienne définie comme l'expulsion des Russes de toute l'Ukraine, incluant ce qu'ils définissent comme la Crimée, n'est pas élevée, militairement".

"Mais il peut y avoir une solution politique, où le retrait des Russes est possible", a ouvert l'officier.

Ce jeudi, Patrick Sauce a décrypté la prudence états-unienne: "Donc message à l'Ukraine: 'Il va peut-être falloir réfléchir à une Ukraine un peu rabotée et à redescendre vos prétentions'." Non seulement, la voix des Etats-Unis, première puissance mondiale et premier allié des Ukrainiens, porte mais elle renvoie de surcroît de nombreux échos, comme l'a montré la réunion du G20 à Bali cette semaine.

"Les Indonésiens qui ont organisé le G20 ont dit: 'Il faut que la guerre s'arrête', pas 'il faut que l'Ukraine gagne', les pays africains ont dit: 'Nous avons faim, il faut que la guerre s'arrête'", a souligné Patrick Sauce.

Qu'elle semble loin, au milieu de ce concert, cette prise de parole d'Emmanuel Macron: "Une paix est possible, celle là seule qu'ils (les Ukrainiens, NDLR) décideront quand ils le décideront." C'était à un sommet pour la paix tenu à Rome, le 23 octobre dernier. Il y a trois semaines.

Article original publié sur BFMTV.com