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"On est en train de servir de caution au RN": comment la marche contre l'antisémitisme divise les élus

Miguel MEDINA / AFP

"Cordon sanitaire", appel au boycott, des élus Rassemblement national loin de la tête de cortège... La "grande marche civique" contre l'antisémitisme lancée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher a beau se vouloir consensuelle elle n'a fait que diviser, y compris au sein de la macronie. En cause: la présence de Marine Le Pen.

"Le RN au regard de ce qu'il est reste un parti au courant antisémite. Ils n'ont pas leur place dans le cortège", assène le député macroniste et président de commission Jean-Marc Zulesi auprès de BFMTV.com.

Du flop de Faure à l'initiative de Larcher et Braun-Pivet

"Franchement, on ne peut pas interdire à qui que ce soit de venir à une manifestation mais on se serait bien passé de ce type de symbole", soupire encore l'un de ses collègues.

C'est Olivier Faure qui a été le premier à lancer l'idée en envoyant un courrier lundi à toutes les forces politiques, à l'exception des députés du RN (alors qu'il ne leur avait pas fermé la porte dans un premier temps). Le socialiste a alors un modèle en tête: un rassemblement organisé en février 2019 place de la République autour d'associations antiracistes et de syndicats.

Mais l'appel du premier secrétaire du PS ne reçoit guère d'écho. Deux jours plus tard, Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher se fendent, eux, d'une tribune dans Le Figaro pour appeler à "une grande marche civique contre l'antisémitisme".

"Ce sont deux des figures les plus importantes de la République, avec des parcours différents, des étiquettes différentes. C'est bien, ça montre que la lutte contre l'antisémitisme est un sujet transpartisan", salue un député macroniste.

"Défendre nos amis juifs, point"

Le président du Sénat et la présidente de l'Assemblée nationale appellent "tous les républicains " à "se rassembler" et évoquent "les députés et les sénateurs qui ont une responsabilité particulière". Plus tard, ils ont appelé à "cesser" les "polémiques inutiles" sur une marche censée inclure "tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de la République".

De quoi laisser espérer une marche transpartisane alors que la macronie n'a eu de cesse de dénoncer les propos qu'elle juge "ambigus" de la France insoumise sur le Hamas. Cet appel laisse également la porte ouverte à la venue du Rassemblement national.

"À force d'avoir la tête dans le guidon, on se prend le mur. Yaël Braun-Pivet a voulu mettre fin aux polémiques stériles et inviter ceux qui veulent défendre nos amis juifs, point", soutient le député Karl Olive qui s'est déplacé en Israël avec la présidente de l'Assemblée nationale en octobre.

Un défilé "impraticable" pour les insoumis

Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui se veulent en pointe de la défense de la communauté juive depuis le début du conflit, sautent sur l'appel à manifester et sont les premiers à confirmer leur présence.

"On est là parce que c'est notre place d'élu de la nation. Le pays fait bloc, nous aussi, comme devraient le faire tous les parlementaires", avance la députée et porte-parole du RN Laure Lavalette.

De quoi sérieusement agacer dans les rangs de La France insoumise qui juge "impraticable" de défiler "aux côtés d’un parti qui trouve ses origines dans l’histoire de la collaboration avec le nazisme". Les députés de Mathilde Panot décident en conséquence de boycotter la marche.

L'histoire du RN en cause

Il faut dire que deux jours plus tôt, Jordan Bardella avait expliqué "ne pas croire" que "Jean-Marie Le Pen était antisémite" sur BFMTV. Le cofondateur du Front national, devenu depuis le Rassemblement national, a été condamné à plusieurs reprises pour antisémitisme. C'est même sur ce motif qu'il a été exclu du mouvement alors dirigé par Marine Le Pen en 2015.

Le groupe dirigé par Mathilde Panot pointe également du doigt le parcours du député RN Frédéric Boccaletti. Cet ex-libraire a longtemps tenu une boutique spécialisée dans les ouvrages antisémites et négationnistes.

Dans les rangs de la majorité, le malaise s'installe aussi. Le porte-parole du gouvernement Olivier Véran juge ainsi que le RN "n'a pas sa place" à la marche contre l'antisémitisme. Le patron de Renaissance Stéphane Séjourné, invite, lui "à ne pas être les complices de la banalisation d'un parti fondé par des antisémites" sur X (ex Twitter).

"Cordon sanitaire"

La séquence est douloureuse pour le RN qui juge être parvenu ces derniers mois à normaliser son image avec ses 88 élus à l'Assemblée nationale et à être sorti des controverses liées à l'histoire de son mouvement cofondé par un ancien Waffen-SS.

"C'est dur de se voir renvoyer à ça alors que moi, je n'ai jamais entendu de propos raciste ou antisémiste chez nous", se lamente un député RN.

Le parti socialiste, les communistes et les écologistes ne sont guère plus tendres. Tout en souhaitant participer à la marche, ils défendent la création d'"un cordon républicain" pour ne pas se mêler dans le cortège à l'extrême droite.

"On n'aura pas de photos avec Marine Le Pen"

Marine Tondelier, la patronne des écologistes, demande ainsi à Yaël Braun-Pivet et à Gérard Larcher "d'affirmer clairement" que "la présence du RN" n'est pas souhaitée.

Manifestement soucieux de reprendre la main sur une initiative qui leur échappe, les présidents des Assemblées s'expriment sur TF1 mercredi soir. Tout en appelant à ne "pas salir le message" de cette marche avec des "polémiques stériles", les deux prennent leur distance avec le RN.

"Le président du Sénat et moi-même défilerons en tête de ce cortège et nous ne défilerons pas à leurs côtés", avance ainsi la locataire du Perchoir.

"C'est sympa, on n'aura pas de photos d'eux avec Marine Le Pen mais ça ne règle pas le problème. Elle sera dans la marche avec tous ses députés. On est en train de leur servir de caution", regrette un député macroniste, issu de l'aile gauche.

Le Pen "en queue de cortège"

Le soulagement est cependant perceptible au sein de la majorité présidentielle quand la présidente des députés RN explique bien vouloir être en "queue de cortège".

Ce geste permet au mouvement de ne pas reculer, tout en essayant de faire redescendre la pression. Et d'engranger de fait une victoire symbolique. En 2015, Marine Le Pen n'avait pas été la bienvenue dans le défilé parisien après l'attentat contre Charlie Hebdo. Soucieuse d'éviter des sifflets ou des huées, la quadragénaire avait appelé ses partisans à rejoindre des cortèges en province.

Emmanuel Macron a, lui, manifestement choisi de rester pour l'instant au-dessus de la mêlée. Il n'a toujours pas tranché sur sa présence dimanche.

Article original publié sur BFMTV.com