Publicité

Pourquoi l'ADN, devenu une preuve ultime dans les enquêtes, n'est pas si infaillible

À chacun de nos déplacements, ce sont des millions de cellules que nous semons. Nos cheveux, nos peaux mortes, nos postillons et nos empreintes de doigts sont de véritables témoins de notre passage. Et dans chacun de ces éléments peut se trouver notre ADN -acide désoxyribonucléique de son vrai nom-, sorte de carte d'identité génétique, propre à chaque individu. Une molécule biologique qu'analyse la police technique et scientifique sur les scènes d'infractions pour tenter d'identifier les ou les auteurs.

Détrônant quasiment l'aveu comme preuve ultime, l'analyse des empreintes génétiques s'est progressivement imposée dans les enquêtes criminelles, permettant la résolution de certains "cold case". Dernier exemple en date, l'identification d'un suspect dans le meurtre de Caroline Marcel, une joggeuse retrouvée morte à Olivet, dans le Loiret, en 2008. Quinze ans après, un homme de 34 ans a été mis en examen le 20 janvier dernier. En juin 2022, une juge d'instruction avait ordonné le réexamen des scellés. Grâce aux progrès, l'ADN du suspect a ainsi été retrouvé sur une clef appartenant à la victime.

Si l'ADN est devenu l'un des éléments phares des enquêtes criminelles, il n'est pourtant pas une preuve ultime de culpabilité. "Est-ce que retrouver l'ADN de quelqu'un sur une scène de crime fait de cette personne l’auteur du crime ? Évidemment pas", affirme Patrice Reviron, avocat pénaliste au barreau d'Aix-en-Provence, qui a publié un article sur le sujet, mi-janvier, dans la revue AJ PénalDalloz. Car il existe l'hypothèse d'un transfert d'ADN, celle d'une contamination de la scène de crime ou tout simplement d'une erreur humaine.

L'activité liée au dépôt de l'ADN, élément crucial

Dans le cadre des enquêtes criminelles, des échantillons sont prélevés sur les scènes de crimes, sur les victimes ou sur les suspects, et analysés. Dans la majeure partie du temps, il s'agit de cheveux, de poils, d'ongles ou de fluides corporels, comme le sang, le sperme, l'urine ou la salive.

"On compare alors l'ADN prélevé aux différents suspects de l'enquête, mais également aux personnes enregistrées dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG)", explique Me Patrice Reviron.

Dans les années 1980, les laboratoires avaient besoin d'une grande quantité d'échantillon pour établir un profil ADN, mais "aujourd’hui, on est capable de caractériser des profils sur des quantités infimes, parfois même quelques cellules", ajoute l'avocat, devenu une référence sur le sujet. Si l'identification d'un profil génétique est évidemment importante, la question centrale, pour Patrice Reviron, c'est comment cet ADN est arrivé à cet endroit?

"Il y a tellement de possibilités pour répandre son ADN autour de soi ou pour qu'il soit déplacé. Il faut pouvoir déterminer avec une grande fiabilité l’activité qui est à l’origine de la présence de l’ADN sur une scène de crime", analyse l'avocat.

D'autant qu'il y a des "bons" et des "mauvais" donneurs d'ADN, rappelle-t-il: "En fonction de mon état ou des conditions de température, notamment de l'humidité, je vais déposer mon ADN en quantité très variable".

Pour qu'un ADN se retrouve à un endroit, il y a deux possibilités: par contact primaire, "c'est-à-dire si je touche directement un objet ou une personne", explique Me Reviron, ou par transfert, si "une personne ou un objet est en contact avec ce dépôt d’ADN, il peut l’emporter sur lui". "C'est pareil que pour un virus ou une bactérie, c’est le principe de la contamination", ajoute le spécialiste.

Le transfert d'ADN

Ce qui rend la tâche compliquée pour les enquêteurs, c'est qu'un transfert ADN, ça peut arriver à n'importe quel moment de l'enquête, au moment de la découverte de la scène de crime, des prélèvements ou des analyses en laboratoire.

"Un mégot jeté par terre par quelqu'un de présent, l'absence d'équipements spéciaux comme la blouse, le masque ou la charlotte ou encore un oubli de changement de gants entre deux manipulations peuvent potentiellement polluer une scène de crime ou un échantillon prélevé", poursuit le spécialiste.

Les erreurs peuvent également intervenir au moment de l'analyse des prélèvements. "Il est déjà arrivé que des échantillons soient inversés dans les laboratoires, mettant en cause des personnes qui n'ont rien à voir avec une affaire ", ajoute l'avocat.

Pour illustrer le transfert d'ADN, Patrice Reviron rappelle l'affaire Lukis Anderson. En novembre 2012, en Californie, ce jeune homme a été accusé d'avoir causé la mort d'un homme, violemment agressé pendant le cambriolage de sa maison. L'ADN de Lukis Anderson a été retrouvé sous l'ongle de la victime. Le jeune homme est arrêté et incarcéré, mais il nie les faits.

Et pour cause, au moment de l'agression, Lukis Anderson était hospitalisé à la suite d'un coma éthylique et surveillé de façon continue toutes les vingt minutes. L'homme ne pouvait donc avoir participé aux faits. Mais comment son ADN s'est-il retrouvé sous l'ongle de la victime?

L'enquête révélera que c'est la même équipe paramédicale qui a emmené Lukis Anderson à l'hôpital et qui est intervenue, trois heures plus tard, sur la scène de crime pour tenter de réanimer l'homme agressé. Le responsable n'est autre que l'oxymètre, le petit appareil que l'on place au bout du doigt pour mesurer le taux de saturation en oxygène dans le sang et le pouls, qui a été utilisé pour les deux interventions. L'ADN de Lukis Anderson s'est donc transféré de son doigt à l'oxymètre, puis de l'oxymètre au doigt de l'homme, victime de l'agression.

"Sa chance, c’est d’avoir été dans le coma, sinon il aurait été condamné sans aucun doute", explique Me Patrice Reviron.

Transfert secondaire et tertiaire

D'autant que, là où un "contact primaire" est unique, un "transfert" d'ADN peut se reproduire à plusieurs reprises. Dans son article, Patrice Reviron revient également sur un cas survenu en Corse en mars 2019, où des autonomistes avaient tenté de faire exploser une maison avec trois bonbonnes de gaz.

L'ADN de la propriétaire de la maison, Madame G., une femme de 78 ans, avait été retrouvé sur les bouteilles de gaz. Problème, au moment des faits, cette dernière était revenue "sur le continent" depuis plus de six mois. Selon l'avocat, l'un des auteurs a récupéré l'ADN de cette femme sur son gant en manipulant des objets de la chambre, via "un transfert secondaire", avant de le déposer sur les bonbonnes de gaz, "réalisant un transfert tertiaire", explique-t-il dans son article.

Mais comment savoir s'il s'agit d'un contact primaire ou d'un transfert d'ADN? Si aucune analyse ne peut le démontrer, Patrice Reviron estime que d'autres paramètres doivent être pris en compte, comme les quantités d'ADN retrouvés: "Avoir une unique trace ADN de quelqu'un sur une scène de crime, ce n'est évidemment pas la même chose que retrouver son ADN partout", explique l'avocat.

Article original publié sur BFMTV.com