Ni entraînement ni formation: un mobilisé russe témoigne de l'impréparation des réservistes

Ni entraînement ni formation: un mobilisé russe témoigne de l'impréparation des réservistes

La vidéo d'un soldat russe mobilisé récemment circule sur les réseaux sociaux depuis mardi. Son témoignage, authentifié par un journaliste, trahit l'absence de formation des nouvelles recrues avant d'être envoyées sur le front ukrainien.

Il se filme à visage découvert mais son nom a été préservé. Depuis mardi, le témoignage d'un Russe mobilisé il y a peu circule sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo captée au sein de sa caserne, il dénonce son absence de formation, précisant qu'il va pourtant être envoyé sur le front ukrainien dès jeudi, en pleine bataille de Kherson.

Son récit colle avec les données collectées par les observateurs internationaux sur les difficultés de l'Etat russe à maintenir une réserve opérationnelle alors que Vladimir Poutine a décrété mercredi dernier l'enrolement des réservistes dans le cadre d'un ordre de "mobilisation partielle".

"Ni entraînement au tir, ni théorique"

La vidéo montre cet homme déambuler en tenue militaire. S'exprimant durant une quarantaine de secondes, il déplore son impréparation avant son imminente montée au front, selon la traduction de Mark Krutov, un journaliste de Radio Free Europe et Radio Liberty qui a par ailleurs authentifié son témoignage et l'a posté sur Twitter.

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Sur sa page VKontakte (équivalent russe de Facebook), il a même décrit sa mobilisation, en donnant une impression très sommaire: "Je ne m'y attendais pas. Je dormais après mon service de nuit. On m'a réveillé et on m'a donné une convocation pour le bureau de mobilisation".

Contacté sur messagerie par le journaliste qui a retrouvé son compte sur le réseau social, il a en revanche refusé de se livrer davantage: "Peux pas parler, les choses ont changé de manière drastique, j'espère que c'est pour le mieux".

Une authentification minutieuse

Les quelques informations qu'il dispense dans ces prises de parole vidéos ont toutefois permis à Mark Krutov d'établir leur véracité. La mention du "1er régiment blindé" laisse à penser qu'il appartient à la 2e division de fusiliers motorisés, l'une des unités les plus prestigieuses de feue l'URSS pour ses faits d'armes durant la Seconde Guerre mondiale.

Celle-ci a cependant été mise en déroute le 30 août à Izioum par la contre-offensive ukrainienne, ses soldats réclamant un repli à leur commandement tandis que le reste de l'armée russe n'avait pas encore battu en retraite.

Mais ce qui importe est que cette 2e division des fusiliers motorisés est basée à Kalininets, près de Moscou, en hommage à Kalinine, qui fut le président de l'Union soviétique du temps de Staline et dont le nom reste associé à la division. Or, les "grands panneaux et les bâtiments" aperçus à l'arrière-plan de la vidéo cadrent avec l'agencement de la caserne de Kalininets d'après Mark Krutov.

Grâce à un outil de géolocalisation, le journaliste en arrive même à la conviction que le soldat s'est filmé sur l'aire de parade du site militaire. Enfin, comparant les photos que celui-ci a publiées de son baraquement sur VKontakte avec les clichés pris par une autre recrue du de la 2e division de fusiliers motorisés, il note leur similarité.

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Ce détour par les réseaux sociaux dessine encore le profil de l'intéressé. Il ne paraît ni anti-occidental - portant même une casquette aux couleurs des Etats-Unis sur une photo - ni spécialement patriote, comme l'illustre son partage d'un mème barré par cette citation: "Le patriotisme explique très bien pourquoi on devrait vivre moins bien que les autres".

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L'engagement de Poutine encore démenti

Si le mobilisé a donc la langue bien pendue sur Internet, c'est sa vidéo qui fait à présent beaucoup parler en Russie. Mardi, l'association de défense des droits humains Perviy Otdel, citée par le Moscow Times, y a vu la preuve que "les nouvelles recrues ne participent pas aux exercices, ne sont pas examinées par la commission médicale, et ne sont soumises à aucune formation".

Le discours du soldat de Kalininets résonne comme un nouveau coup de canif sur la feuille de route dévoilée par Vladimir Poutine mercredi dernier lors de son allocution au peuple russe. Le président russe a déclaré une "mobilisation partielle", ouvrant à l'enrolement de tous les réservistes en âge de porter les armes et aux compétences utiles sur le terrain, soit d'après les comptes du ministère de la Défense 300.000 individus sur une réserve en comptant deux millions au total.

Le Kremlin a dû reconnaître des "erreurs" dans les convocations diffusées aux premiers jours de la mobilisation tandis que des hommes trop âgés, malades ou des jeunes sans expérience se pressaient dans les centres.

Un problème endémique... et budgétaire

Outre ces ratés, le témoignage du mobilisé dénonçant les conditions de son envoi au front pointe un problème endémique à l'armée russe d'après de nombreux spécialistes.

Ainsi, en 2020, le Centre d'études internationales et stratégiques chiffrait à seulement 10% - soit 200.000 personnes - le nombre de réservistes ayant accompli un stage militaire dans les cinq ans ayant suivi la fin de leur service militaire. Le think tank américain RAND a même assuré dans une analyse publiée en 2019 qu'en observant les critères retenus en Amérique du nord ou en Europe de l'ouest en la matière, on ne recensait alors que 4000 à 5000 réservistes opérationnels en Russie, c'est-à-dire s'étant pliés à des sessions militaires mensuelles ou au au moins annuelles.

L'origine de cette impasse est d'ordre budgétaire. Selon les dernières données communiquées par la Douma, la réserve n'a été dotée que d'un subside de 324,9 millions de roubles - soit un famélique 5,7 millions d'euros - en 2016, dernier exercice rendu public par le Parlement russe.

Article original publié sur BFMTV.com

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