Naviguer dans le changement climatique : comment le transport maritime s’adapte

Le transport maritime sur le Saint-Laurent doit s'adapter au changement climatique en adoptant des technologique intelligentes, durables et en se décarbonisant. Shutterstock
Le transport maritime sur le Saint-Laurent doit s'adapter au changement climatique en adoptant des technologique intelligentes, durables et en se décarbonisant. Shutterstock

Lorsqu’on le compare aux grands axes de navigation fluviale à travers le monde, on constate que le fleuve Saint-Laurent est une voie navigable privilégiée.

Il prend sa source à l’embouchure du lac Ontario, à une altitude de 250 mètres. De sa source jusqu’au golfe, le fleuve parcourt 1 197 kilomètres. Il est nourri par plusieurs affluents dont les rivières Outaouais, Richelieu, Saint-François et Saguenay.

Mais les impacts du changement climatique se font sentir. L’industrie maritime s’adapte. Elle amorce présentement un virage vers les technologies intelligentes en vue de cette transition énergétique et de sa décarbonation.

Dans cet article, nous verrons comment l’industrie maritime et portuaire intègre le changement climatique dans ses modèles d’affaires et met en place différentes mesures d’adaptation.

Professeur émérite de géographie à l’Université de Montréal, je suis conseiller académique à l’Administration portuaire de Montréal. Je m’intéresse aux enjeux du transport maritime depuis 30 ans.

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Une communication intelligente

La navigation maritime commerciale sur le Saint-Laurent est affectée par plusieurs réalités : variations des niveaux d’eau en lien avec des changements cycliques saisonniers, inégalité des précipitations, mouvement des glaces à la surface du fleuve, variations de température et mutations dans l’apport des affluents et autres facteurs anthropiques.

Dans ce système, la zone de transition entre l’eau salée et l’eau douce débute à l’est de l’île d’Orléans. Une eau avec une concentration de sel plus élevée a une densité plus élevée que celle d’eau douce, où les navires s’enfoncent davantage.

Cet article fait partie de notre série Le Saint-Laurent en profondeur


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La route de navigation doit donc être entretenue et disposée d’équipements d’aide à la navigation fixe et flottante (phares, feux d’alignement, bouées, etc.). Le Service hydrographique du Canada surveille les marées et les niveaux d’eau, produit des cartes marines et collecte un ensemble de données nécessaires à l’établissement de programmes d’utilisation sécuritaire et durable de la voie navigable.

Un phare dans le fleuve Saint-Laurent, près de Tadoussac. Il fait partie des nombreux équipements d’aide à la navigation. Shutterstock
Un phare dans le fleuve Saint-Laurent, près de Tadoussac. Il fait partie des nombreux équipements d’aide à la navigation. Shutterstock

L’aide à la navigation comprend un système de télécommunications entre les navires et les rives du fleuve. Le Saint-Laurent étant particulièrement difficile à naviguer, le recours à des pilotes du fleuve est nécessaire pour favoriser la sécurité et la sûreté des navires venus de partout dans le monde. Ouvert à la navigation océanique hivernale, la Garde côtière assure le maintien d’une flotte de brise-glaces afin de permettre la circulation des navires.

Les impacts du changement climatique

La littérature scientifique confirme que le transport maritime, les systèmes portuaires et les chaînes d’approvisionnement sont influencés par l’action combinée du changement climatique et de plusieurs formes d’interventions anthropiques.

Le changement climatique se manifeste surtout par l’augmentation de la température de l’air qui affecte les niveaux d’eau, les précipitations, les conditions de glace et les tempêtes. Ils peuvent accroître la vulnérabilité de la chaîne de transport fluvio-maritime du Saint-Laurent et provoquer l’augmentation du coût de la participation du Québec au commerce international.

Voici comment l’industrie maritime et portuaire intègre et s’adapte à ces nouvelles donnes.

1) Des températures extrêmes

Des températures extrêmes chaudes entraînent un ralentissement de la productivité de la main-d’œuvre et une réduction des heures de travail à l’extérieur. Il en résulte un rallongement des heures de navires à quai et par conséquent, un retard dans les opérations et de plus nombreux navires en attente.

Par ailleurs, des températures élevées ont des répercussions sur les équipements portuaires. La machinerie est plus à risque de bris. On enregistre une hausse des coûts d’énergie en lien avec la ventilation et la climatisation.

Une hausse des températures peut par ailleurs accroître la vulnérabilité de l’environnement marin aux tempêtes et à l’amplitude des vagues. Les tempêtes ont des répercussions directes sur la planification d’un trajet de navigation sur le Saint-Laurent.

Les solutions : Certaines innovations utilisent la navigation intelligente pour réduire la vulnérabilité de la navigation maritime commerciale aux variations extrêmes de températures (froids et chaleurs extrêmes), de fluctuation des niveaux d’eau (étiage et inondations) et de changements dans la force et la direction des vents.

La navigation intelligente repose sur l’interconnectivité entre systèmes d’information. L’assistance à la navigation (numérisation des fonds marins, réalité augmentée et mixte pour le pilotage et les réparations matérielles en mer) permet de limiter les risques d’incidents et d’accidents sur le fleuve ou dans le chenal navigable.

Le cargo Dolfijngracht est accompagné pour faire son entrée dans le port de Baie-Comeau. Shutterstock
Le cargo Dolfijngracht est accompagné pour faire son entrée dans le port de Baie-Comeau. Shutterstock

Pour assurer l’amarrage sécuritaire des navires à quai en cas de grands vents ou d’événements atmosphériques extrêmes, les administrations portuaires renforcent les bornes d’amarrage pour éviter les ruptures. En outre, les ports du Saint-Laurent ont adopté des plans de prévision des retards pour l’amarrage et le déchargement des cargaisons afin de limiter les délais d’attente au port en cas de conditions météorologiques extrêmes.

2) Fluctuation des eaux

Considérant que le système Saint-Laurent permet l’accès à des navires de forte capacité, le niveau d’eau est un problème plus important qu’ailleurs.

Or, le changement climatique accentue les problèmes d’accès dans tous les ports du fleuve. Les changements de profondeur d’eau n’affectent pas seulement leur capacité, mais également leur fiabilité, un facteur clé dans le développement des trafics.

Le réchauffement climatique annonce des hivers plus courts, moins froids, avec davantage de redoux et d’épisodes de pluie. Des épisodes de fortes pluies peuvent accroître les besoins de dragage et d’entretien des chenaux d’accès en raison d’une amplification du transport de sédiments.

Ce seuil peut provoquer de graves inondations des quais et des aires de manutention portuaire en raison des débordements côtiers et des problèmes de captage en surface des eaux de pluies. Une inondation importante pourrait aussi endommager les équipements de surveillance et compromettre la sécurité du port.

Les solutions : Durant les épisodes de baisses du niveau d’eau, les administrations portuaires renforcent la sécurité de tous les navires qui circulent sur le système fluvial par l’installation d’une signalétique numérique et physique localisant les phénomènes de courants ainsi que les hauts-fonds.

Dans un contexte de pluies intenses et extrêmes, les ports entreprennent un rehaussement des quais et des infrastructures. Les sédiments prélevés lors des dragages d’entretien peuvent être utilisés pour stabiliser les infrastructures qui subissent des processus d’érosion accrus ou assurer en complément des services écologiques.

3) L’englacement

L’englacement est un phénomène qui assure en partie la protection des côtes en période hivernale. Avec sa diminution, il y aura une hausse potentielle de l’exposition des côtes aux fortes vagues et du même coup, une érosion accrue des berges.

Le changement climatique va mener à une plus grande variabilité des épaisseurs moyennes de glace et surtout, à un morcellement du couvert de glace sur le fleuve Saint-Laurent. Dans plusieurs ports du Saint-Laurent, ce morcellement pourrait s’accélérer avec la manœuvre des navires à l’entrée et à la sortie des ports.

Ces détachements multiples des glaces soulèvent d’importants problèmes de sécurité maritime, augmentent les risques de collision avec les navires, forcés à ralentir.

Un brise-glace au travail dans le fleuve Saint-Laurent. Le changement climatique va mener à une plus grande variabilité des épaisseurs moyennes de glace et à un morcellement du couvert de glace. Shutterstock
Un brise-glace au travail dans le fleuve Saint-Laurent. Le changement climatique va mener à une plus grande variabilité des épaisseurs moyennes de glace et à un morcellement du couvert de glace. Shutterstock

Les solutions : Pour lutter contre la formation erratique des glaces, la création d’un service de surveillance des conditions de glace dans les eaux du fleuve est une mesure prioritaire qui est systématisée ou renforcée. Il permet de fournir un outil de navigation précis aux navires. L’acquisition de remorqueurs équipés de brise-glace fonctionnant 24/7 permet d’éviter l’accumulation de glaces à proximité du port et dans le chenal navigable et d’augmenter ainsi la sécurité des navires de commerce.

Transition énergétique

La décarbonation de l’économie maritime portuaire est au cœur de la lutte aux changements climatiques. Les transporteurs maritimes et les ports composent avec différentes stratégies de gestion de la transition énergétique.

Des transporteurs maritimes canadiens comme Fednav, CSL, Groupe Desgagnés Inc, NEAS, Groupe Océan, ainsi que la Société des traversiers du Québec et la Garde côtière canadienne, ont consenti des investissements dans : 1) l’amélioration de leur flotte par des technologies de réduction des émissions ; 2) la réduction de la vitesse des navires ou 3) l’utilisation de carburants alternatifs dont le gaz naturel liquéfié (GNL) et les biocarburants.

Les ports du Saint-Laurent ont aussi entrepris plusieurs initiatives : installation de bornes électriques pour alimenter les navires (Montréal) ; introduction du gaz naturel comme nouveau service d’avitaillement des navires (Montréal, Québec) ; abaissement des droits portuaires pour les armateurs écoresponsables (Québec) ; déploiement de nouveaux équipements de chargement permettant de réduire les délais d’attente des navires (Sept-Îles) ; fonds de soutien aux projets et aux innovations écologiques (Trois-Rivières) ; projets d’économie circulaire (Bécancour) ; installation de convoyeurs électriques (Saguenay).

Cette transition énergétique en cours nécessite la mise au point d’outils de production énergétique renouvelable, une recherche de gains en efficience, une baisse de la consommation et un accroissement des interconnexions pour faciliter les échanges.

Cette transformation structurelle des modes de production et de consommation de l’énergie nécessite des investissements importants, l’introduction d’innovations et une volonté politique forte. C’est dans ce contexte que les actions de l’industrie maritime et portuaire du Québec s’inscrivent au sein de pratiques exemplaires de la transition énergétique à l’international.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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