Comment les « low tech » se font une place en France

Pots en céramique pour filtrer l’eau, techniques pour la cuisson solaire, éoliennes, élevage de grillons comestibles : voici quelques-unes des low tech (ou « basses » technologies) documentées par le Nomade des Mers. Véritable « bateau-laboratoire », le Nomade des Mers a expérimenté et documenté une cinquantaine de low tech à travers le monde. Après six ans de voyage et 25 escales à travers le globe, le bateau est revenu dans son port d’attache à Concarneau le 25 juin 2022 – un retour qui marqua le début du Festival Low Tech organisé par le collectif Low-tech Lab.

De façon plus générale, les débats autour de l’environnement, l’écologie et le climat sont particulièrement vifs de nos jours, avec des étudiants qui dénoncent leur formation et appellent à « bifurquer », des marches pour le climat, des termes comme « sobriété », « transition » et « responsabilité » de plus en plus discutés, institutionnalisés et politisés. Dans ces discussions, le rapport entre humains et technologies est fréquemment questionné.

Face aux effets et dégâts engendrés par certaines technologies, comment imaginer des systèmes technologiques plus sobres, plus durables, plus accessibles, plus simples – en bref, des « low tech » ?

Si les low tech passionnent de plus en plus de monde, peuvent-elles pour autant passer à l’échelle ? Pour le dire autrement, sont-elles « scalables » ? Peuvent-elles devenir un sujet captivant pour le grand public, une préoccupation pour les institutions, des produits sur le marché ?

La réponse – en quatre temps – montrera qu’on ne peut pas réduire les low tech à leur matérialité, mais qu’il faut les saisir à travers des pratiques, des sensibilités, des valeurs et des choix éthiques. La question de la montée en généralité des low tech doit être couplée à la question de la montée en sensibilité du public.

Comment les faire connaître ?

Une première stratégie pour toucher un public plus large est médiatique. L’expédition du Nomade des Mers a notamment été documentée à travers un livre et une série télévisée sur Arte. Le Low-tech Magazine, lancé par le néerlandais Kris de Decker en 2007, est devenu un des médias centraux dans le domaine.

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L’autre projet emblématique du Low-tech Lab, l’Habitat Low Tech – une « tiny house » de 14 m2 dans laquelle 11 low tech furent expérimentés pendant neuf mois – a également donné lieu à une forte couverture médiatique. Suite à l’expérimentation, l’Habitat Low Tech fonctionne maintenant comme « mallette pédagogique sur roulettes » exposée dans différentes villes.

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Ces initiatives ne visent pas seulement à documenter les low tech, mais aussi de rendre le public sensible aux low tech, de le passionner et le faire réfléchir à la place et au rôle des low tech. Les low tech sont de ce fait présentées à la fois comme faisables, raisonnables et désirables.

Certaines formes de documentation ne s’adressent toutefois pas à un public, au sens large, mais plutôt à des utilisateurs. C’est le cas des quelques 160 tutoriels que le Low-tech Lab héberge sur sa plateforme open source – une plate-forme qui démontre, au passage, la complémentarité entre low tech et high tech. Ces tutoriels présentent les low tech de façon détaillée et technique.

Le Low-tech Lab est conscient que ses tutoriels ne s’adressent pas au grand public : « on ne s’adresse pas à tout le monde […] On s’adresse quand-même à des gens qui ont un petit savoir-faire technique » explique Corentin de Chatelperron, ingénieur de formation et capitaine du Nomade des Mers (entretien avec l’auteur, octobre 2019). Par conséquent, la fabrication des low tech n’est pas à la portée de tout le monde : « quand on n’est pas bricoleur, ce n’est pas si simple », déplorait une participante du Festival Low Tech lors d’une discussion.

Territorialiser les low tech

En Bretagne, le Low-tech Lab se tourne maintenant vers une activité davantage politique et collabore avec des acteurs publics et privés qui ne sont pas forcément sensibilisés à ces technologies. Dans un projet financé par l’ADEME, l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie, avec une vingtaine d’acteurs – dont un hôpital, des mairies, une école maternelle, un parc d’attractions, un hôtel, des associations et une brasserie – l’objectif affiché est « d’expérimenter de nouveaux fonctionnements d’organisation et de développement des low tech à l’échelle d’un territoire ». Le défi pour le futur sera, en un mot, de territorialiser les low tech. Pour la région Bretagne, la démarche n’est pas anodine mais témoigne d’une stratégie réfléchie et politique pour se positionner en tant que « capitale française des low-tech ».

Une autre façon de diffuser les low tech à plus grande échelle se voit à travers les actions de l’Atelier Paysan, coopérative spécialisée dans l’autoconstruction de machines et de bâtis agricoles. L’Atelier Paysan est implanté à Renage, près de Grenoble, et dans deux antennes (Occitanie et Bretagne), mais dispose également de sept « camions-ateliers » lui permettant de proposer des formations dans tout le pays. En parallèle, l’Atelier Paysan organise des Tournées de Recensement d’Innovations Paysannes pour dénicher et recenser les innovations faites par les paysans eux-mêmes afin que « les bricoles isolées puissent servir, être améliorées et inspirer d’autres paysans ».

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C’est aussi l’approche du Serviço de Tecnologia Alternativa, une ONG brésilienne fondée en 1989, qui soutient et dissémine une agriculture familiale basée sur les technologies dites « appropriées » (un des termes utilisés avant que « low tech » devienne à la mode).

Mise en économie

Des sociétés et des entreprises dédiées aux low tech commencent aussi à voir le jour. La société à actions simplifiés Enerlog, par exemple, offre des prestations de conseils et d’audit énergétique en prenant en compte la soutenabilité des technologies et vise à mieux valoriser les solutions low tech. Elle propose notamment des formations (qui coutent 450 euros) pour construire des systèmes de chauffage solaire à air. L’objectif, de façon plus générale, est d’« accompagner les transitions vers des modes de vie plus soutenables en développant l’autonomie et la résilience énergétique ».

L’entreprise Breizh Bell, quant à elle, est spécialisée dans la culture de champignons. Sa maxime est de commercialiser des solutions pour « cultiver vous-même vos champignons chez vous, avec un maximum d’autonomie ». Breizh Bell propose des formations, des balades, des stages et partage ses connaissances via des vidéos et tutoriels. En même temps, elle vend des mycéliums (entre 1 et 9 euros le kilo), des chambres de culture do-it-yourself (entre 200 et 350 euros), ainsi que toute une panoplie d’ustensiles de laboratoire (gants, bouchons, masques, compresses, etc.) et de pièces de rechange.

Ces deux exemples ne montrent pas seulement que des activités économiques autour des low tech se développent, mais aussi qu’une diversité de domaines sont concernés, comme l’habitat, l’alimentation et l’énergie, l’agriculture et la mobilité.

Comment reformuler la question du passage à l’échelle

D’un côté, la question du passage à l’échelle est une question théoriquement pertinente. C’est une question classique dans les sciences humaines et sociales (surtout en géographie), qui est redevenue très à la mode avec, entre autres, des travaux sur la « non-scalabilité ».

De l’autre côté, parler du passage à l’échelle met un peu trop la focale sur la croissance et peut laisser croire que la généralisation d’une technologie est une fin en soi. Clément Chabat du Low-tech Lab l’explique bien : « la low-tech est une démarche globale mais aussi très locale puisqu’elle est indissociable des ressources proches d’un environnement ». Les low tech doivent être ancrées dans des questions, contextes et problématiques locales.

Il faut donc quelque peu diversifier et complexifier la question du passage à l’échelle. Les low tech – que ce soit une toilette sèche ou une marmite norvégienne – ne se réduisent pas à leur matérialité. On peut difficilement mesurer leur « succès » ou les chiffrer en termes de part de marché. Il faut, au contraire, considérer les low tech comme des objets culturels et sociaux, qui existent à travers des pratiques, des sensibilités, des valeurs, des choix éthiques.

Comme on demanderait à des gens s’ils aiment ou font de la musique rock et quels groupes ils écoutent et les inspirent, il faudrait leur demander s’ils aiment et « pratiquent » les low tech (et lesquelles) ? Pour le dire autrement, la question n’est pas tant de questionner la montée en généralité des low tech, mais la montée en sensibilité de leurs différents publics et utilisateurs.

Cet article fait partie de la série « Les belles histoires de la science ouverte », publiée avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Pour en savoir plus, veuillez consulter la page Ouvrirlascience.fr.

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La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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