Jugé pour avoir drogué une collaboratrice, l'ex-directeur de l'Institut Montaigne conteste le mobile sexuel

Jugé pour avoir drogué une collaboratrice, l'ex-directeur de l'Institut Montaigne conteste le mobile sexuel
Le tribunal judiciaire de Paris, en septembre 2020. - GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
Le tribunal judiciaire de Paris, en septembre 2020. - GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

"J’ai commis un acte infâme, odieux, et lâche", reconnaît l’homme jugé ce jeudi devant le tribunal judiciaire de Paris pour "administration de substance nuisible", avec la circonstance aggravante qu’il était lui-même sous l’effet de la cocaïne. Il est reproché à Laurent Bigorgne d’avoir discrètement dilué trois cristaux de MDMA - une dose importante d’ecstasy - dans la coupe de champagne de Sophie Conrad, le 22 février dernier, alors qu’ils dînaient ensemble dans l’appartement parisien du prévenu.

Après quelques gorgées, la grande brune aux cheveux courts "se sent terriblement mal", retrace-t-elle à la barre. "J’avais l’impression que j’allais perdre connaissance".

Sophie Conrad envoie un texto à son amie Elsa et l’alerte sur son "état de léthargie". Elle abandonne son téléphone en mode silencieux sur la table de la salle à manger et sombre dans un épisode trouble d’une vingtaine de minutes dont elle ne garde aucun souvenir.

"Regard noir"

"C’est la sonnerie du téléphone de Laurent qui me réveille. Elsa avait essayé de me joindre des dizaines de fois après mon texto. Sans réponse, elle a finalement appelé Laurent, ce qui l’a énormément énervé. Il me fixait avec un regard noir puis il m’a commandé un taxi et je suis rentrée chez moi", raconte Sophie Conrad. La jeune femme se rend ensuite à l’hôpital et au commissariat afin de dénoncer des faits qu’elle peine à réaliser et qui déclenchent chez elle un "extrême traumatisme".

Car Laurent Bigorgne et Sophie Conrad se connaissent depuis de longues années. L’ex-directeur de l’Institut Montaigne, un think tank libéral très influent, épouse la sœur aînée de Sophie quand cette dernière est âgée d’une dizaine d’années. Elle grandit à ses côtés et noue avec lui une relation très forte:

"Je le considérais comme mon grand frère. Et puis, il est devenu le père de ma nièce", développe-t-elle.

Leurs chemins se séparent quand Laurent Bigorgne divorce de la sœur de Sophie Conrad, pour se recroiser quelque temps plus tard, à la fin de l’année 2020, quand la jeune femme est recrutée à l’Institut Montaigne en tant que responsable du pôle des politiques publiques.

Situations "gênantes"

Leur affection mutuelle est ravivée, ils reprennent leurs longues discussions tant professionnelles que personnelles. "On parlait librement de tout", explique Sophie Conrad. Mais cette aisance dérive parfois sur des remarques, questions et situations de plus en plus "gênantes" pour la jeune femme: "Fin août 2021, Laurent m’invite à dîner chez lui mais au cours de la soirée, il me propose de la cocaïne, que je refuse. Et puis, je commence à suspecter de la drague de son côté mais rapidement j’efface cette pensée car je me dis que, venant de lui, c’est totalement impossible".

Quelque temps plus tard, les deux concernés se rendent à Marseille pour un déplacement professionnel. Arrivés à l’hôtel, ils dînent ensemble, l’économiste prend un rail de cocaïne et propose de poursuivre la soirée dans sa chambre. "Il m’explique qu’il n’y a rien de mieux que les relations sexuelles sous l’effet de la cocaïne, puis il met de la musique, enlève ses chaussures… Je décide alors de retourner dans ma chambre. Laurent m’envoie un texto en me demandant s’il me fait peur, ce à quoi je réponds que je ne souhaite pas avoir de relations de travail ambiguës", détaille-t-elle.

Mobile sexuel?

"Mal à l’aise", "perdue", Sophie Conrad ne sait plus comment décrypter cette relation où s’entremêlent échanges professionnels, attachement familial et lien d’amitié. Neuf mois après les faits, elle n’a "plus aucun doute sur les intentions sexuelles de Laurent Bigorgne. Les épisodes précédents étaient des alertes que je n’ai pas assez prises en compte", estime-t-elle. Un point de vue partagé par son amie Elsa, citée en tant que témoin à l’audience.

"Je pense qu’il l’a droguée pour obtenir de force des relations sexuelles. Je préférerais que ce ne soit pas cela, mais je n’arrive pas à trouver d’autres raisons à ce geste", lance Elsa.

Un mobile vivement contesté par le prévenu. Costume gris, pull à col roulé noire et lunettes aux épaisses montures, l’ex-directeur de l’Institut Montaigne s’exprime à la barre d'un débit rapide.

"Il n’y a jamais eu d'ambiguïté sexuelle avec Sophie", affirme-t-il.

Le quadragénaire expose l’état psychologique dans lequel il se trouve quand son ancienne belle-sœur rejoint le think tank. Sous pression à l’approche de la présidentielle, l’homme dit sombrer dans une violente dépression qu’il tente de contrer avec la cocaïne, dont il fait un "usage quotidien performatif et non récréatif". Mais ses abus lui donnent le sentiment d’une longue agonie.

"Je me sentais mourir sans arriver à le dire et j’avais besoin d’en parler. Le soir des faits, j’étais à 4 grammes de cocaïne. J’ai trouvé un reste de MDMA chez moi et je l’ai administré à Sophie pour qu’elle soit à mon écoute. Je ne l’ai jamais touchée, je n’aurais jamais abusé d’elle, je le soutiendrai jusque sur mon lit de mort", se justifie-t-il.

"Dans ce dossier, il n'y a rien"

Un argument que l’avocat de la plaignante, Me Arié Alimi, ne peut se résoudre à entendre, lui qui voit dans les agissements du prévenu le mode opératoire d’un "sérial violeur". Le conseil en veut pour preuve ce soir de novembre 2021 où Laurent Bigorgne a drogué à son insu sa compagne en versant de la MDMA dans sa tisane. Mais là encore, le prévenu explique avoir agi ainsi afin de se livrer sur son addiction à la cocaïne.

"On a pris ensemble de la MDMA pendant le dîner mais Laurent n’a pas abordé sa dépendance, livre Véronique, sa compagne. En rentrant, j’ai voulu me coucher. Je pense qu’il avait besoin de continuer la discussion pour arriver enfin au sujet de la cocaïne, c’est pour ça qu’il a mis de l’ecstasy dans ma tisane. Mais nous n’avons pas eu de rapport sexuel concomitant à la prise de MDMA", témoigne-t-elle.

Mais "pourquoi administrer de la drogue à deux femmes qui visiblement sont à votre écoute alors que c’est vous, semble-t-il, qui avez du mal à vous exprimer?" l’interroge le président de la 24e chambre correctionnelle.

L’économiste, proche d’Emmanuel Macron, ne répond pas à la question et semble se réfugier derrière un "traitement privilégié en raison de sa position de pouvoir", tance Me Alimi, dénonçant une enquête bâclée "sans aucune exploitation des téléphones et ordinateurs du prévenu, sans examen gynécologique et une perquisition réalisée à son domicile trois jours après le dépôt de plainte".

Théorie balayée par la défense: "C'est du complotisme judiciaire. Dans ce dossier, il n’y a rien. L’hypothèse du mobile sexuel a été mise dans les débats, mais à la fin il n’y a rien. Mon client ne s’est pas approché de Sophie Conrad. Qu’il y ait eu une confusion des sentiments, peut-être une attirance, nous pouvons tout envisager mais ça s'arrête là", plaide Me Sébastien Schapira, réclamant une "sanction juste et fondée sur des éléments matériels".

Débats sur la requalification des faits

Le procureur de la République souligne quant à lui les "conséquences gravissimes" et les répercussions de ces faits sur la plaignante. Il requiert une peine de 18 mois de prison assortie d'un sursis probatoire avec une obligation de soins et d'indemniser la victime ainsi qu'une amende de 5000 euros.

À la lumière de ces débats denses et d'un supplément d'information, le tribunal se prononcera sur la peine le 8 décembre prochain. À ce jour renvoyé pour "administration de substance nuisible" avec la circonstance aggravante qu'il était lui-même sous l'effet de la cocaïne, Laurent Bigorgne pourrait voir cette qualification évoluer.

En avril dernier, la plaignante a été soumise à un examen médico-psychologique qui a établi une interruption temporaire de travail (ITT) de 10 jours, faisant basculer la peine encourue par le prévenu de 3 à 5 ans de prison. Me Arié Alimi réclame quant à lui que la circonstance aggravante de préméditation soit retenue, poussant ainsi la sanction à 7 ans d'emprisonnement.

Article original publié sur BFMTV.com