[Interview] Comment expliquer l'absence persistante des femmes en politique en Hongrie ?

[Interview] Comment expliquer l'absence persistante des femmes en politique en Hongrie ?

En mars dernier, Katalin Novak a été élue présidente de la Hongrie par les députés. Pourtant, les femmes hongroises occupent peu de place sur la scène politique nationale. La Hongrie est même l'Etat membre dans lequel la part des femmes au parlement et au gouvernement est le plus bas depuis 20 ans.

Borbála Juhász, historienne des femmes, spécialiste des questions de genre, ancienne présidente du Lobby des femmes hongroises, ancienne vice-présidente du Lobby européen des femmes et Rita Antoni, présidente de l'association féministe "Nőkért Egyesület" nous expliquent ce qui peut expliquer cette quasi-absence des femmes en politique en Hongrie.

Pourquoi la proportion de femmes au gouvernement et au parlement est-elle si faible en Hongrie, et évolue-t-elle si peu ?

Borbála Juhász : Depuis le retour à la démocratie et les premières élections après les années de socialisme d'État en 1990, la part des femmes au parlement plafonne entre 9 et 13 % et ce, quelle que soit la coalition au pouvoir.

En fait, personne n'a jamais pris de mesures significatives. Les mesures transitoires telles que des quotas de 50% de femmes, le mentorat des talents féminins, les parcours de carrière pour les femmes en politique, etc., proposées par les organisations hongroises ou internationales comme l'OSCE ou l'ONU avec la Convention des Nations unies sur les droits de la femme (CEDAW) n'ont jamais été acceptées par aucun parti. Il existe probablement une structure patriarcale profonde dans le milieu politique hongrois qui se retrouve dans tous les bords politiques.

La seule initiative de parité au sein d’un parti, proposée par des membres d'un parti libéral au gouvernement en 2007 et aujourd'hui dissous, a été sapée en interne.

Le nouveau parti libéral a toujours rejeté le principe des quotas, alors même que parmi ses cadres figurent des femmes politiques européennes de premier plan.

Les partis qui ont introduit une forme de parité sur leurs listes, comme le parti socialiste par exemple, ont instauré des taux bas (20% de femmes) et non contraignants et les ont croisés avec d’autres quotas tel que l’âge pour favoriser les jeunes.

Aujourd’hui encore, les femmes politiques hongroises ne peuvent non seulement pas construire leur carrière politique par elles-mêmes, elles doivent aussi être poussées par un parti et le responsable politique qui les recrute. Cela est parfaitement illustré par l'ascension rapide au pouvoir de la présidente de la République, Mme Katalin Novák, qui s'est appuyée sur un travail conscient et acharné.

L'absence des femmes hongroises en politique s’explique par des schémas très ancrés selon lesquels le pouvoir, l'argent et les décisions sont vraiment l'affaire des hommes.

Rita Antoni : Il s'agit d'un problème multidimensionnel, lié à la socialisation des sexes, au machisme de la classe politique et à l'image particulièrement régressive des femmes dans le gouvernement actuel.

Toutefois, je pense que tant que la démocratie multipartite et l'état de droit ne seront pas rétablis, l'équilibre entre les sexes en politique ne revêt pas une importance primordiale au sens où la situation des femmes hongroises ne s'améliorerait pas avec plus de femmes "soldats du parti" conservateur Fidesz au sein du gouvernement ni avec plus de femmes au parlement actuel. Ce dernier ne fonctionne que comme chambre d’enregistrement de Fidesz, qui fait voter tout ce qu'il veut avec sa majorité des deux tiers.

Les femmes spectaculairement mises en position de pouvoir par Fidesz, la présidente Katalin Novák et la ministre de la Justice Judit Varga, n’ont rien fait jusqu’à présent pour les femmes, et ont même soutenu des mesures explicitement misogynes, comme, par exemple, le rejet de la ratification de la Convention d'Istanbul (NDLR : Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique).

Pourquoi si peu de femmes occupent des postes de pouvoir en Hongrie selon vous ?

Borbála Juhász : Cela s’explique par des schémas très ancrés selon lesquels le pouvoir, l'argent et les décisions sont vraiment l'affaire des hommes. Et cela n’a jamais été remis en cause ni par un ensemble cohérent de politiques en faveur des femmes ni par des débats au sein des partis politiques.

Les initiatives considérées comme importantes pour améliorer la participation des femmes sont toujours venues de l'extérieur (Union Européenne, grandes entreprises américaines...) et principalement dans la sphère économique. Et elles n'ont pas encore entraîné de changements durables.

Quoi qu'il en soit, l'hypothèse selon laquelle les électeurs sont réticents à voter pour une femme a été réfutée depuis longtemps, et les femmes politiques hongroises sont généralement populaires dans les deux camps.

Et la présence de quelques femmes politiques de premier plan (l’eurodéputée Klára Dobrev ou la présidente Katalin Novák) ne signifie pas que les partis politiques s’appuient de plus en plus sur les femmes et que cela induira une politique en faveur des femmes.

Source gouvernementale
Parterre d'hommes, dont le premier ministre Viktor Orban, pour la conférence sur la démographie, Budapest, 2019 - Source gouvernementale

Rita Antoni : Parce que la majorité des emplois sont occupés par des hommes : l'employé par défaut est un homme qui ne s'occupe de personne d'autre que lui-même. Les femmes, surtout lorsqu'elles accouchent ou allaitent, constituent de ce point de vue une sorte d’anomalie inquiétante.

C’est la base d’une discrimination envers toutes les femmes, puisqu’avec un tel point de vue, la prise de risque que représente une employée persiste presque toujours. Dans de telles circonstances, non seulement les femmes ne peuvent pas progresser ni être promues, mais leur emploi est même menacé, comme par exemple le cas d’une femme licenciée pour "risque d'accouchements répétés".

Existe-t-il des raisons spécifiques à la région d'Europe centrale et orientale qui puissent expliquer ce phénomène ? Peut-on également observer une telle inégalité dans les pays voisins de la Hongrie ?

Borbála Juhász : Selon l'indice annuel d'égalité entre les hommes et les femmes de l'Institut européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes (EIGE), la Hongrie est à la traîne par rapport à ses voisins et aux anciens pays socialistes à cet égard, alors qu'il existe entre eux de nombreuses similitudes sur d’autres sujets.

La Moldavie, pays candidat à l'adhésion à l'UE et dont la candidature a été rapidement acceptée en raison de la guerre en Ukraine, compte par exemple un nombre record de femmes représentantes, avec 41 % de sièges au parlement détenus par des femmes contre 3 % à ses débuts démocratiques ! Et ce pour la simple raison qu'un quota a été instauré par la loi.

Ces régions ont en commun un passé notamment socialiste. Le fait de tourner la page du socialisme a contribué à discréditer les idées communistes de parité, d'émancipation des femmes et de libéralisation des femmes par un système de crèches. Seuls sont restés, en Hongrie, une offre de gardes d’enfants (crèches et haltes-garderies) gratuite et de bonne qualité, un réseau pédiatrique et des allocations maternelles étendues (NDLR : système d’allocations à destination des femmes uniquement, et souvent promus par des gouvernements conservateurs, qui peut inciter les mères à rester auprès de leurs enfants au détriment de leur carrière).

Une partie de l'histoire douloureuse des occupations et des partitions de territoires dans ces régions est que la famille a été et reste la clé de la survie de la langue nationale opprimée, souvent à cause de la pauvreté. Donc toute approche qui remet en question la notion de "famille" est vouée à l’échec. Or, les conservateurs la lient souvent – et à tort – au féminisme.

Rita Antoni : Oui. La pensée conservatrice sur les rôles des hommes et des femmes, la division traditionnelle de la charge domestique dans les relations hétérosexuelles – l'attribution aux femmes des tâches ménagères, de l'éducation des enfants et du soin – est particulièrement répandue dans la région. En outre, une certaine réticence au féminisme et aux initiatives civiles en général ainsi qu’un manque d'habitude de la citoyenneté active, ont aussi un impact sur la question.

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