"Des images apocalyptiques": la cour d'assises a visionné les images de l'attentat de Nice

Pendant plus de trois mois, la cour d'assises spéciale qui juge l'attentat de Nice va s'interroger sur le rôle de huit accusés.  - Valery Hache
Pendant plus de trois mois, la cour d'assises spéciale qui juge l'attentat de Nice va s'interroger sur le rôle de huit accusés. - Valery Hache

"Moi j'étais sous la pergola, toi tu devais être juste derrière." Isabelle Picard se trouvait en face de l'hôtel Negresco quand le camion conduit par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a foncé sur la foule rassemblée sur la promenade des Anglais à Nice, ce 14 juillet 2016. Un camion qui est passé à quelques centimètres d'elle, de son mari et du jeune homme assis juste à côté sur le banc, avec qui elle a tenté ce jeudi matin à la cour d'assises de retracer les événements qui se sont produits ce soir-là.

"Pour moi, c'est encore virtuel, dit la sexagénaire, qui s'est constituée partie civile au tout dernier moment. Nous avons vu un monsieur décéder devant nous. Il fallait qu'on voit ces images."

Silence pesant

Il est 13h05 quand l'intensité de la lumière de cette cour à Paris qui juge l'attentat de Nice a baissé. Les écrans se sont allumés et les premières images de la soirée du 14 juillet 2016 sur la promenade des Anglais sont apparues. Il s'agit d'une vidéo amateur filmée à l'arrière d'une scène où se produit un petit orchestre composé de six personnes. Les notes de musique jazzy, entraînantes, tranchent radicalement avec le silence pesant qui règne dans cette salle de la cour d'assises.

Pendant près de trente minutes, les images, de très bonne qualité, en couleur, défilent devant une salle d'audience dont les bancs sont davantage occupés par les victimes et proches de victimes que d'habitude. D'abord ce concert au cours duquel les applaudissements laissent vite la place aux cris de terreur alors que le camion passe à vive allure devant la scène, sous le regard interdit des musiciens.

Puis cette autre vidéo amateur filmée par une femme qui cherche à se cacher dans un hôtel alors que le camion est arrêté sur la promenade des Anglais et que des coups de feu sont en train d'être échangés entre le terroriste et les policiers.

"Ca va aller chérie", lui lance le mari de la cette femme qui court, le souffle coupé par des "oh mon dieu, oh mon dieu".

"Insoutenable"

Les autres images proviennent des caméras de vidéosurveillance de la ville de Nice. Même pour les magistrats aguerris, leur visionnage avant diffusion devant la cour d'assises a été difficile. On peut y voir le trajet emprunté par le terroriste une heure avant d'arriver sur la promenade des Anglais Cette fois-ci, le son est coupé, la terreur qu'inspirent ces images reste. L'attentat a duré 4 minutes 17, la cour va regarder une trentaine de minutes de film. Les scènes de chaos ont été filmées de différents points de vue.

"Ce sont des images indescriptibles, apocalyptiques", souffle Isabelle Picard. Son mari, "pourtant ancien officier", a préféré rester à l'extérieur de la salle d'audience.

"C'est insoutenable, ultra-violent, abonde Stéphane Erbs, co-président de l'association "Promenade des anges", a perdu son épouse Rachel. On voit qu'il zigzague, qu'il ré-accélère, qu'il fonce sur le groupe qui est devant un stand à bonbons." De nombreux enfants ont été fauchés à cet endroit.

Les gendarmes sont plus nombreux dans la salle, ils vieillent à ce qu'aucune captation ne soit réalisée. Les membres de l'association Paris Aide aux Victimes sont aussi vigilents quant aux réactions dans la salle. Les avocats de victimes sont eux nombreux à avoir pris place aux côtés de leurs clients sur les bancs de la cour d'assises. Il est 22h33 et 46 secondes ce 14 juillet 2016 quand le camion et son conducteur sont filmés roulant à très vive allure sur la promenade des Anglais.

Des passants se jettent sur le côté pour tenter d'échapper à la mort. Puis le véhicule percute un groupe de personnes, de nombreux corps sont projetés en l'air. Dans la salle, une femme, proche de victime, pousse un hurlement de douleur et se précipite à l'extérieur de la cour d'assises. Deux des accusés ne regardent pas l'écran face à eux.

"Un retour en arrière nécessaire"

Une petite dizaine de parties civiles ont quitté la salle pendant le visionnage, les autres détournent les yeux des images, d'autres encore restent effarées la main devant la bouche. Ils assistent à ces scènes où l'on voit des badauds se promener tranquillement sur cette promenade des Anglais avant qu'arrive le camion conduit par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel.

Il traîne des corps sur son passage, il fait une embardée pour renverser volontairement un stand. Derrière lui, ne restent que des corps au sol. A 22h35, on le voit réaccélérer, percuter à nouveau un groupe important de personnes puis s'arrêter quelques mètres plus loin. A 22h37, les policiers font face au terroriste qui va être neutralisé lors d'un échange de coups de feu.

"C'était un retour en arrière nécessaire, confie Isabelle Picard. Cela fait partie de ma reconstruction, j'ai l'impression d'avancer. Le mot de colère n'est pas suffisant pour dire ce que nous vivions, il y a trop d'incompréhension."

Stéphane Erbs était lui venu chercher des images, tenter de voir quand le camion a foncé sur sa famille. "Cette zone n'était pas couverte par les caméras. Pour beaucoup de victimes, ça va toutefois aider à fixer les images, c'est la vérité crue, réelle."

Article original publié sur BFMTV.com