Guerre en Ukraine : la géolocalisation, autre faiblesse de l’armée russe

Ukrainian soldier receives a phone call from his wife while waiting for his orders, in Pereizne, eastern Ukraine, on May 8, 2022, amid the Russian invasion of Ukraine. (Photo by Yasuyoshi CHIBA / AFP)
YASUYOSHI CHIBA / AFP Ukrainian soldier receives a phone call from his wife while waiting for his orders, in Pereizne, eastern Ukraine, on May 8, 2022, amid the Russian invasion of Ukraine. (Photo by Yasuyoshi CHIBA / AFP)

GUERRE EN UKRAINE - Géolocalisés, frappés, tués. Des dizaines voire des centaines de soldats russes ont payé de leur vie l’usage de leur téléphone portable en Ukraine, témoignage à la fois de la faiblesse technologique de l’armée russe et de sa criante indiscipline.

La frappe ukrainienne sur Makiïvka, la nuit du Nouvel An, a fait 89 morts selon Moscou. Mais les reporters de guerre russes, de plus en plus influents, évoquent des centaines de morts. Kiev en a revendiqué 400.

« Il est déjà évident que la cause principale (...) est l’allumage et l’utilisation massive par le personnel de téléphones portables à portée des armes ennemies, contrairement à l’interdiction », a admis, dépité, le général russe Sergueï Sevrioukov.

Une erreur fatale pour la Russie

« L’usage de téléphones portables est extrêmement dangereux sur le champ de bataille et vaut rarement le risque », surtout en Ukraine où le gouvernement sait parfaitement « ce qui se passe sur son réseau domestique de télécommunications », explique à l’AFP Joseph Shelzi, chercheur au Soufan Center, à New-York.

« L’armée ukrainienne a démontré sa capacité à fusionner des éléments d’information pour viser les forces russes », selon lui. En Russie, la polémique est vive. L’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW) relève que des organes pro-Kremlin et des blogueurs militaires ont souligné « la capacité ukrainienne à exploiter les mauvaises pratiques en termes de sécurité des opérations sur les lignes de front ».

Une lacune de plus dans une armée décrite avant le conflit comme l’une des plus puissantes du monde, mais qui a depuis témoigné de ses faiblesses logistiques, d’un renseignement inefficace, d’une chaîne de commandement désarticulée, d’un équipement vieilli, d’une coordination interarmées insuffisante.

Le « mythe » de la technologie russe

« Au début du conflit, les Russes utilisaient des téléphones cryptés mais ils ont eu des problèmes parce que c’est l’ancienne génération, qui date des années 80 ou 90 », raconte-t-il. « Ils ont donc utilisé des téléphones civils ».

En l’occurrence, les téléphones utilisés la nuit du jour de l’an ne l’étaient probablement pas (cryptés) pour des raisons opérationnelles. Mais la frappe de Makiïvka expose au grand jour un différentiel technologique béant.

« La technologie militaire russe est un mythe, ils ne sont pas bons, c’est fini », tranche sans détour Stéphane Dubreuil, expert français en télécommunications. Kiev dispose des armements occidentaux ultramodernes, comme les lance-roquettes Himars fournis par les États-Unis, et d’outils de renseignement technique dont Moscou n’est pas équipé.

« Il n’y a pas de garantie 100 pour 100 pour qui ce soit de ne pas être géolocalisé avec son portable », explique Stéphane Dubreuil, rappelant que même un portable éteint est repérable. « Mais il faut la capacité de calculs et de traitement en temps réel. Il n’y a pas beaucoup d’États dans le monde capables de le faire ».

La discipline des soldats en question

La frappe, l’opération la plus meurtrière de cette guerre contre des soldats, témoigne aussi d’un problème de discipline, dans une armée décimée par les combats et récemment renforcée par des appelés mobilisés à la hâte, envoyés au front après une formation rudimentaire.

« Les forces armées vont très loin dans la protection de leurs réseaux de communication », note pour l’AFP Nick Brown, expert de la société de renseignement privée britannique Janes. Mais « tout ça peut être défait très rapidement si la discipline (...) se dégrade et si l’accès des troupes aux appareils personnels n’est pas contrôlé de façon rigoureuse ».

Lui aussi confirme des erreurs côté russe en matière de sécurité opérationnelle. « Les récents appelés semblent avoir aggravé le problème avec un usage étendu de leurs équipements personnels ».

L’efficacité létale de la frappe tient aussi, rappelle Nick Brown, à d’autres fautes, notamment le logement de nombreux soldats sur un même site, près d’un dépôt de munitions.

Moscou doit réagir pour ne pas revivre la même déconvenue. Mais pour Joseph Schelzi, les scénarios ne sont pas infinis. « La solution simple pour limiter les risques posés par les téléphones portables sur le champ de bataille, c’est d’en éliminer l’usage entièrement ».

La géolocalisation déjà utilisée pour toucher d’autres armées

Ce n’est pas la première fois qu’une armée se fait surprendre par la géolocalisation des portables de leurs soldats. En janvier 2018, l’armée américaine avait constaté que le logiciel de fitness Strava Labs permettait la diffusion de la position de soldats dans des bases en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Sans dégât apparent, en tout cas en termes de vies humaines.

Le président séparatiste tchétchène Djokhar Doudaïev avait lui même été abattu par des missiles air-sol russes en 1996, après identification de son téléphone satellitaire.

La mort d’un général russe au début du conflit avait ainsi été attribuée à l’équipement lourd en télécommunications de son char, qui aurait permis aux Ukrainiens de repérer sa présence.

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