La France lance une « cartographie génétique » de la biodiversité marine, voici ses objectifs

Photographie sous-marine, Santa Barbara
Douglas Klug / Getty Images Photographie sous-marine, Santa Barbara

BIODIVERSITÉ - « Plonger au cœur des génomes marins et découvrir de nouvelles espèces. » C’est toute la promesse du programme « Atlasea » lancé mercredi 11 janvier par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Sylvie Retailleau. Ce projet titanesque, financé à hauteur de 41 millions d’euros par l’État, vise à créer une « cartographie génétique » des milliers d’espèces marines des eaux métropolitaines et d’outre-mer. Une tâche d’autant plus complexe que la France possède le deuxième domaine maritime au monde.

Ce programme, copilote par le Centre national de recherche scientifique (CNRS) et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), va étudier pendant huit ans l’ADN de 4 500 espèces, dont des poissons, des algues ou encore des organismes unicellulaires, de la zone économique exclusive française. Thierry Perez, directeur de recherche au CNRS, détaille au HuffPost le triple objectif de cette « cartographie génétique ».

  • Un outil d’analyse du déclin de la biodiversité

« La première étape c’est l’accès à la biodiversité : on va aller sur le terrain, visiter des collections dans les musées, nous rendre dans des élevages… On va forcément découvrir de nouvelles espèces ! », s’enthousiasme d’emblée le chercheur de l’Observatoire des Sciences de l’Univers Institut Pythéas, qui s’occupe de l’échantillonnage des génomes dans ce projet.

« Ensuite, les échantillons prélevés seront conditionnés pour être envoyés au Génoscope afin de réaliser un travail sur l’ADN grâce à des machines. Ce travail informatique va servir à ’anoter’, c’est-à-dire identifier à quoi sert chaque portion d’ADN. » Cette identification va notamment permettre aux chercheurs d’évaluer le niveau de diversité génétique des espèces, un indicateur clef pour surveiller leur état de préservation.

Alors que le réchauffement de la planète bleue participe au déclin de la biodiversité, le séquençage est incontournable pour observer des modifications génétiques des espèces. « On va sans doute constater que beaucoup de gènes, d’enzymes, de protéines, sont régulés, modulés et affectés par le stress thermique, qui lui est lié au changement climatique », précise Thierry Perez.

La perte de la diversité génétique est en effet le premier signal indiquant qu’une espèce est en voie d’extinction. Un symptôme d’ailleurs détecté chez les grands cétacés. « Souvent, avant de voir disparaître une espèce, on s’aperçoit qu’elle est en danger du fait de cette diminution (de la diversité génétique) » qui la rend plus fragile aux variations de l’environnement, analyse à cet égard Patrick Wincker, directeur du Génoscope, sur le site du CNRS.

  • Des intérêts économiques et de possibles découvertes médicales

Derrière ce noble objectif de protection de la biodiversité marine se cachent par ailleurs des intérêts économiques. « Atlasea » fait en effet partie des « Programmes et équipements prioritaires de recherche » lancés par le gouvernement et dont l’ambitieux projet est de « transformer durablement des secteurs clefs de notre économie » d’ici 2030. Ainsi, les données génétiques recueillies serviront à accroître les connaissances dans les domaines allant de la médecine, à la cosmétique en passant par l’agriculture.

Les connaissances engrangées vont ainsi servir la société, complète Thierry Perez, car un certain nombre des molécules des organismes marins peuvent être répliquées en laboratoire puis, utilisées dans le milieu médical. « Pour l’homme, l’accès au génome a ouvert des tas de perspectives, comme la guérison de certaines maladies grâce à des opérations de thérapies géniques. Chez les organismes marins, ce sont les mêmes découvertes qui peuvent être envisagées. »

Parmi les molécules qui seront étudiées, certaines peuvent par exemple être utilisées comme pesticide dans l’agriculture. Le programme doit également aider à une meilleure gestion des stocks de pêche, notamment en étudiant l’impact des espèces invasives.

  • Former la nouvelle génération de scientifiques

Séquencer les génomes marins a donc à la fois un intérêt scientifique, technologique et économique. Mais pas seulement. Ce programme de recherche possède également un large volet de formation. Alors que cet été les canicules en Méditerranée ont provoqué des mortalités massives des espèces, Thierry Perez souligne la nécessité de former la nouvelle génération de chercheurs à la connaissance du milieu marin.

« L’un des verrous pour séquencer la biodiversité, c’est de connaître parfaitement cette biodiversité et de l’identifier très précisément. Or, on est confrontés à la disparition de cette expertise : elle se fait de plus en en plus rare en France et dans les pays développés », déplore-t-il. Une meilleure connaissance de la biodiversité permettra d’endiguer son déclin ? Cela ne sera pas suffisant, mais l’expert en écologie marine pense que transmettre ses connaissances à la jeune génération de chercheurs est déjà une première étape.

Grâce aux progrès réalisés dans le séquençage de génome, le chercheur du CNRS Patrick Wincker voit encore plus loin et dit espérer déchiffrer les gènes d’un individu de presque chaque espèce du globe dans les années à venir… « Un projet qui semblait inimaginable il y a quelques années, et qui répond aujourd’hui à une envie internationale de pousser le séquençage vers l’analyse de la biodiversité. »

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