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Festival d'Angoulême 2024: la mangaka Moto Hagio, reine du shôjo, débarque en France

Deuxième pays au monde consommateur de mangas, la France a pourtant toujours célébré avec un temps de retard les autrices de shôjo (manga destiné à un public féminin). Le festival d'Angoulême fait cette année amende honorable en organisant jusqu'au 17 mars une rétrospective consacrée à la dessinatrice Moto Hagio, dont l'œuvre protéiforme est restée inédite chez nous pendant près d'un demi-siècle.

"Alors qu'on prétend être le pays de la BD, passer à côté de l'une des plus grandes autrices de l'histoire de la BD mondiale est assez choquant", dénonce son éditeur Bruno Pham, qui vient de publier chez Akata la série vampirique Le Clan des Poe et le récit de SF Barbara, l'entre-deux-mondes. "On a enfin l'occasion de faire les choses comme il faut pour qu'elle ait la visibilité et le succès qu'elle mérite."

Son ouvrage le plus culte, Le Cœur de Thomas, qui raconte le sacrifice d'un jeune garçon pour sauver le garçon qu'il aime d'un traumatisme qui le hante, a longtemps été son unique titre traduit en France (avec une anthologie parue chez Glénat). Mais son échec commercial, dans un contexte de baisse des ventes du manga au début des années 2010, avait découragé les éditeurs français à continuer de explorer son œuvre.

Il y a une décennie, la venue de Moto Hagio en France au Centre Pompidou et à Japan Expo était même passée inaperçue. "Elle a souvent été très maltraitée en France d'un point de vue médiatique", déplore Bruno Pham. La faute au shonen (manga destiné aux jeunes garçons) qui a toujours eu les faveurs des éditeurs. "Le fait que Moto Hagio ait été mal publiée en France ne poussait pas les journalistes à s'y intéresser."

Réinvention permanente

Dans les tuyaux depuis plusieurs années, cette exposition de grande ampleur - la première consacrée à Moto Hagio hors du Japon - permet au public français de découvrir de véritables trésors: plus de 160 planches originales qui ont frappé les amateurs de mangas par leur inventivité graphique et leur niveau de détails.

"J'invite les gens à vraiment regarder les planches dans le détail. Elle a une manière époustouflante de dessiner des planches en pointillisme - des pages entières faites à la main à coup de petits points. Chaque planche est un tableau", salue Bruno Pham.

Preuve de l'engouement suscité par cet événement: le jeune public s'est précipité à cette exposition et à sa masterclass où elle a retracé avec beaucoup d'humour sa carrière depuis la fin des années 1960. "Si elle a vraiment participé à la révolution du shōjo dans les années 1960 et 1970, elle a une œuvre qui n'a jamais cessé de se réinventer et de se questionner", indique Xavier Guilbert, commissaire de l'exposition.

"Fascinant à lire"

L'influence de Moto Hagio est considérable. Le Cœur de Thomas est l'une des matrices du Boy's Love (BL), ces récits mettant en scène des histoires d'amour souvent crues entre hommes. "Mais ces histoires de domination qui touchent parfois au viol et que l'on retrouve souvent (dans le BL) sont abordées dans leur dimension traumatique chez Moto Hagio. Il n’y a pas du tout de sublimation", précise Xavier Guilbert.

Moto Hagio est aussi l'une des figures de proue du "groupe de l'an 24", expression qu'elle déteste et qui a été inventée par la presse pour désigner les femmes mangakas ayant révolutionné le shôjo dans les années 1970. "Je me souviens d'avoir eu autour de moi des gens qui comprenaient ce que je faisais et réciproquement", a-t-elle brièvement déclaré lors de sa masterclass.

Moto Hagio a aussi été la première femme mangaka à avoir reçu en 2006 le Grand prix Nihon SF, qui récompense chaque année au Japon une œuvre de SF tout genre confondu. "Avant Moto Hagio, un seul mangaka avait reçu ce prix, Otomo (le créateur d'Akira). Quand elle reçoit ce prix avec Barbara, l'entre-deux-mondes, c’est énorme. Au Japon, Moto Hagio est surtout connue comme une autrice de science-fiction."

Découvrir Moto Hagio en 2024 permet enfin de définitivement tordre le cou aux clichés sur le shôjo. Bien que destiné à un public de jeunes filles, le shôjo n'hésite jamais à évoquer frontalement certains sujets difficiles. "Elle aborde la question du genre et des relations familiales sous un prisme assez dur. C'est une œuvre dans laquelle rien n’est laissé au hasard. Tout est maîtrisé", poursuit Xavier Guilbert. "C'est fascinant à lire."

Œuvre sombre

Fascination décuplée par Moto Hagio elle-même, qui a délibérément refusé, lors de ses nombreuses interventions publiques en France, de donner des clefs de lecture sur ces thématiques récurrentes dans son travail. Comme si cette autrice aux relations conflictuelles avec ses parents préférait laisser parler à sa place ses mangas où elle met souvent en scène des histoires entre jeunes hommes et des héros parricides.

Lorsqu'elle imagine dans les années 1980 le thriller Mèche, un de ses titres les plus sombres, Moto Hagio vient de se disputer avec ses parents. "Ils ne comprenaient pas pourquoi je continuais à dessiner des mangas. J’ai commencé à les haïr. Je voulais les tuer. C'est ce que je ressentais et j’en ai fait un manga." Et de préciser avec un malin plaisir: "Mèche raconte l'histoire d'un homme qui veut tuer son père."

"Alors que la situation avec ses parents arrive à un point de rupture, Mèche marque un tournant dans son travail. C'est pour elle une écriture thérapeutique", détaille Xavier Guilbert. Un travail qu'elle poursuit dans les années 1990 avec son œuvre la plus aboutie, Zankoku na kami ga shihai suru (Sous la domination d’un dieu impitoyable), toujours inédit en France.

Moto Hagio y met en scène la difficile reconstruction d'un adolescent violé par son beau-père. "Moto Hagio explique qu’elle faisait beaucoup de cauchemars et qu’au moment où elle s’est mise à écrire ce récit, elle a arrêté de faire des cauchemars. Elle dit qu’elle a réussi à évacuer la boue qui était en elle." "J'ai mis tout ce que j'avais de plus sombre en moi", a confié Moto Hagio lors de sa masterclass, sans en dire en plus.

Le reste arrive

Si l'exposition permet de mettre en lumière son œuvre, seule la partie la plus ancienne est pour l'heure éditée en France - alors que Moto Hagio est toujours en activité. Un catalogue d’exposition réalisé spécialement pour l'occasion permet de donner des clefs de lecture en patientant avant la suite de la publication de son œuvre. Celle-ci arrive très prochainement, promet Bruno Pham.

"Plein de choses ont été signées et arriveront", assure l'éditeur. "C’est un programme qui s’étale sur plusieurs années. Il ne faut pas surproduire. Il faut trouver un équilibre avec le reste de la production. J’ai peur qu’on publie trop vite, qu’on tue le budget des gens. On rentre dans une nouvelle phase complexe du manga comme il y a 10-15 ans. Il va falloir être vigilant et ne pas faire n’importe quoi."

Si l'objectif reste de faire connaître au plus grand nombre l'œuvre torturée de cette grande dame du manga, "la balle est dans le camp des institutions, des libraires, des journalistes et des lecteurs", insiste Bruno Pham. "On doit tous faire l’effort de faire notre boulot. Il reste encore beaucoup à faire. Sa carrière est monumentale."

Article original publié sur BFMTV.com