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"Il n'y a pas de honte à en lire": comment le shôjo, le manga destiné à un public féminin, veut s'imposer face au shônen

Détails des couvertures des shôjo
Détails des couvertures des shôjo

Parent pauvre du manga en France, le shôjo, le manga destiné au public féminin, peine à décoller. Le shôjo est victime d'une "forme de misogynie associée à des décennies de clichés sur ce que devrait lire une femme, soit des choses légères et peu abouties", explique à BFMTV la vidéaste Chloé, de la chaîne YouTube Don’tForget3Oct. "C'est un problème global, une forme de mépris pour tout ce qui est jugé féminin", insiste Julia Popek, figure de la sphère shôjo sur les réseaux sociaux.

Le 28 janvier dernier, au festival de la BD d'Angoulême, plusieurs spécialistes ont débattu lors d'une table ronde sur l'avenir en France du shôjo. Saluant sa légère croissance (+15% en 2022 après quatre années de net recul), ils ont conclu la rencontre sur une note amère: le manque de curiosité du lectorat masculin pour le shôjo. Des librairies aux institutions, c'est la même incompréhension à l'égard de cette catégorie éditoriale, bien plus riche qu'on ne le croit, truffée de récits d'horreur ou de fantasy.

En France, aucun festival de BD ne s'est encore risqué à programmer une exposition sur le shôjo. "C'est un des manqués d'Angoulême", pointe a-yin, fan de shôjo avec "25 ans de mangas au compteur". Belderan, rédactrice du blog Bulle Shôjo, déplore de son côté "l'occasion ratée" du festival de célébrer en janvier ses 50 ans en même temps que celui de La Rose de Versailles, un classique du shôjo signé Riyoko Ikeda.

"Peu de communication"

La colère des fans s'est propagée sur les réseaux sociaux avec le mouvement #LibérezLeShôjo. "Il y a un ras-le-bol des lectrices", estime la bédéaste Lucie Bryon. "On en a marre des préjugés, on a de moins en moins envie de laisser dire n'importe quoi sur le shôjo", martèle Nico, du Club Shôjo.

C'est surtout l'absence de collector pour Yona: Princesse de l'aube (Pika) qui a mis le feu aux poudres, explique la TikTokeuse Célia, une des pionnières du mouvement: "Les maisons d'édition sortent beaucoup de goodies pour les shonen. Pendant ce temps, pour les shôjo, il n'y a rien, contrairement à l'Italie et l'Espagne, qui vendent beaucoup moins que nous." Les critiques ont été entendues: un collector est "complètement à l'étude" pour Yona, annonce Mehdi Benrabah, directeur éditorial de Pika.

Le compte spécialisé Actu Josei regrette aussi "des collections uniformisées", "du papier de mauvaise qualité" et le "peu de communication". "On a l'impression que certains éditeurs ont honte de proposer du shôjo", dénonce Lucie Bryon. "On ne demande pas un Oscar François de Jarjayes [l'héroïne de La Rose de Versailles, NDLR] affiché en grand sur la BNF, à l’image d’un Kaiju n°8, mais ce serait bien que les éditeurs pensent à parler de temps en temps de leurs titres shôjo", tempête Belderan.

"Il faut prendre en compte la réalité du marché", répond Mehdi Benrabah. "Un tel traitement n'est possible que pour des titres qui ont déjà un certain succès, et sur lesquels on peut se permettre un investissement supplémentaire." "Tous les éditeurs sont assujettis aux ventes", abonde Pascal Lafine, directeur éditorial de Delcourt/Tonkam. "Il suffit de deux-trois erreurs pour perdre la confiance des Japonais."

"Repopulariser le shôjo"

Pour l'heure, l'enjeu est de "repopulariser le shôjo, pour montrer qu'il n'y a pas de honte à en lire", martèle la vidéaste Lapindicite. Pour a-yin, cette mobilisation est "une conséquence du mouvement #MeToo", qui "a permis de lutter contre l'invisibilisation du travail des femmes". Le boom du manga a aussi joué un rôle important dans ce phénomène - tout comme la K-Pop, dont les stars ressemblent à des héros de shôjo.

Pour beaucoup, le shôjo a longtemps été victime du succès de Nana et de Fruit Baskets dans les années 2000. "Tous les éditeurs ont voulu des romances lycéennes et c'est là que tout s'est refermé. Une cible éditoriale est devenue une catégorie", note Chloé. Tandis que certains éditeurs se sont spécialisés en shôjo, comme Akata, d'autres ont préféré s'autocensurer pour limiter les risques.

Alors que le shôjo propose une variété de genres, certains titres ont été reclassés en seinen, à destination des hommes adultes. "Dès que le shôjo n'est pas une romance lycéenne, on préfère le rebrander", dénonce Lucie Bryon. "Glénat a ainsi reclassé en seinen Le Livre des sorcières, un récit historique - qui est aussi un récit féministe", s'agace Julia Popek. "Il y a une vraie méconnaissance de ce que veut le public féminin."

Certaines librairies résistent à cette classification genrée, directement issue du marché japonais très segmenté. Le Renard Doré, à Paris, ou Manga Kat, à Bordeaux, classent les mangas par thématique (action, horreur, romance, SF, etc).

"On refuse complètement l'idée qu'un manga soit plus pour un garçon ou pour une fille. C'est assez intolérant", martèle Matthieu Saint-Denis, libraire de l'enseigne.

Des signes encourageants

Les éditeurs se montrent de plus en plus à l'écoute des fans de shôjo. NaBan souhaite publier en France "des œuvres éditées dans des magazines shôjo", précise son patron Christophe Geldron. Mangetsu vient d'annoncer l'acquisition du très attendu Ao no Hana Utsuwa no Mori, dernière série de Yuki Kodama, l'autrice de Kids on the slope.

Delcourt/Tonkam prépare une vague de réimpressions de Princess Jellyfish d'Akiko Higashimura. Un autre titre de l'autrice, Gourmet détective, vient d'inaugurer une collection dédiée au josei (destiné à un lectorat féminin adulte). "C'est un test", précise Pascal Lafine. "J'espère en faire une." Petite révolution, le logo est vert - et non plus rose, la couleur traditionnellement associée au shôjo en France.

Signe que la situation évolue, plusieurs shôjo cartonnent en librairie, comme Orange (plus de 500.000 exemplaires vendus des 7 tomes), Tomie (50.000 exemplaires), Yona (321.291 exemplaires pour les 37 tomes, dont 64.070 rien qu'en 2022), Sasaki et Miyano (20.000 exemplaires pour le 1er tome) ou Ton visage au clair de lune (12.983 exemplaires pour les trois premiers tomes).

Sorti en 2013, Blue Spring Ride (Kana) fait sensation grâce à TikTok. "Certaines semaines, on vendait 200 exemplaires du premier tome, alors qu'il n'était pas particulièrement en avant", révèle son éditrice Yuki Takanami. Sorti en octobre dernier, A Sign of Affection a réalisé le meilleur démarrage de l'histoire d'Akata, qui constate de "très bons scores" pour A tes côtés et Dreaming Sun'.

Depuis le confinement, il se vend également jusqu'à 700 exemplaires par semaine du tome 1 de Nana, l'un des shôjo les plus emblématiques. En numérique aussi, le succès est au rendez-vous: "Soleil Manga est le premier éditeur en manga en vente numérique et c'est quasi intégralement grâce au shôjo", note son directeur éditorial Iker Bilbao.

"Ce qui est pratique avec le lectorat de shôjo, c'est qu'elles se renseignent par elles-mêmes pour trouver ce qui se fait de plus chouette, même si ce sont des titres enfouis", note Mehdi Benrabah. "On le voit dans les ventes digitales: on a des shôjo de fond de catalogue qui remontent assez haut dans les tops de vente."

L'année du shôjo?

Si l'offre s'est diversifiée, ce succès est en trompe-l'œil. "Le shôjo s'est retrouvé en progression grâce à quelques séries qui l’ont tiré vers le haut", note Nicolas Stefanov, responsable de la librairie Atout Manga à Nancy. "Cette progression des ventes se fait aussi avec le fond du catalogue, pas avec les nouveautés", révèle Iker Bilbao.

2023 devrait malgré tout être l'année du renouveau du shôjo en France. Sont particulièrement attendus Le Clan des Poe de Moto Hagio (avril) et Miss Ruki de Fumiko Takano (mai). "Ce sont deux œuvres qui, à leur manière, ont profondément influencé le manga dans son ensemble", note Actu Josei. Les autres incontournables seront Hoshi dans le jardin des filles (mars), Autant en emporte la brume (juin) et Mars (automne).

De quoi mettre en lumière un pan méconnu du manga. "L'année dernière a été frustrante", insiste Aquarelle, une lectrice éclairée de shôjo. "Ils ont réédité beaucoup de titres cultes, mais uniquement du shonen ou du seinen." "On espère une année 2023 plus emballante avec de l'aventure, du fantastique, des histoires épiques", ajoute Nico.

Mais il faudra attendre un an pour voir les premiers effets de cet engouement autour du shôjo. "Ce n'est que le début. L'année 2024 sera vraiment diversifiée chez Pika: il y aura des choses sanglantes, des choses mythologiques, des choses fantastiques", promet Mehdi Benrabah. "C'est un lectorat qu'il faut soigner. Leur engouement nous conforte dans notre démarche d'être inventif sur les choix éditoriaux."

"Être plus aventureux"

Chez les lectrices, la méfiance reste pourtant de mise: "Il va falloir attendre quelques années pour voir si la voix des lectrices a eu impact", insiste Chloé. "J'ai peur que ça soit juste une mode", acquiesce Célia, tandis que Julia Popek voit "encore beaucoup de problèmes". "Le jour où la bulle manga pète, comme à la fin des années 2000, la fête sera finie", prédit a-yin.

Les maisons d'édition sont plus optimistes. "C'est parti dans la bonne direction", assure Yuki Takanami, qui promet de "mieux travailler" la communication. Sakura Saku, en mars, aura ainsi une mise en place exceptionnelle de 13.000 exemplaires (contre 6.000 d'ordinaire). "Nous devons être plus aventureux sinon le changement ne va jamais se faire. J'essaye de moins m'autocensurer qu'avant."

Depuis #MeToo, Iker Bilbao fait attention à proposer des shôjo avec des personnages féminins "avec plus de caractère": "Il y a encore beaucoup de choses à faire sur le shôjo alors qu'on commence à approcher les limites de ce que l'on peut apporter en shonen." Delcourt/Soleil propose chaque année à Japan Expo son "Village Shôjo", mais pour Pascal Lafine, il faudrait "des actions localisées", comme "un salon dédié".

Il reste encore tant d'œuvres phares du shôjo à faire (re)découvrir en France. Les demandes des fans portent essentiellement sur des classiques des années 1990-2000. Parmi les plus demandées figurent 7 Seeds de Yumi Tamura et Namidaame to Serenade de Haruka Kawachi, deux chefs-d'œuvre du manga de SF.

Sont aussi cités Kaze Hikaru de Taeko Watanabe, Nodame Cantabile de Tomoko Ninomiya, Red River de Chie Shinohara et Princesse Kaguya de Reiko Shimizu. Parmi les nouveautés, Célia mise sur Love of Kill, "un shôjo d'action qui casse les codes": "C'est en ramenant des titres comme ça en France que le public va se rendre compte que le shôjo peut proposer autre chose que des romances scolaires."

Article original publié sur BFMTV.com