La « diversité » toute relative du gouvernement de Liz Truss

Aux quatre postes clés du nouveau gouvernement britannique, on ne trouve aucun homme blanc. Après avoir devancé son rival, Rishi Sunak, lui-même issu d’une famille aisée originaire de la communauté indienne jadis installée au Kenya, Liz Truss, troisième femme à occuper la plus haute fonction gouvernementale, vient de confier l’Économie et les Finances à Kwasi Kwarteng, originaire du Ghana, les Affaires étrangères à James Cleverly, d’origine sierra-léonaise, et l’Intérieur à Suella Braverman, d’origine indienne et mauricienne.

Ces personnalités appelées à jouer un rôle clé au cours des prochaines années ne ressemblent donc guère à la majorité des quelque 160 000 adhérents au parti conservateur qui viennent de procéder à l’élection de la nouvelle dirigeante de leur formation, investie dans la foulée par la reine Elizabeth II, deux jours avant le décès de celle-ci, pour prendre la tête du gouvernement.

Le parti conservateur britannique, dont la base militante est essentiellement blanche, masculine et issue de la classe moyenne, serait-il devenu le nouveau symbole de la diversité ? Rien n’est moins sûr. Derrière cette vitrine, qui permet au parti d’afficher l’image d’une modernité représentative de la société britannique (14 % de la population est issue des minorités ethniques d’après le recensement de 2011), transparaît une classe politique beaucoup plus uniforme qu’il n’y parait et unie par des convictions similaires et un profil socio-démographique homogène.

« Less stale, pale and male »

Depuis plusieurs années, les élections législatives sont l’occasion de voir émerger une nouvelle classe politique plus jeune, plus féminine et plus diverse – ou, pour reprendre la formule anglaise consacrée, « moins mûre, moins pâle et moins masculine » (« less stale, pale and male »).

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Aux élections législatives de 2015, 41 députés dits « BAME » (ou « Black and Asian Minority Ethnic ») (sur un total de 650) ont fait leur entrée au Parlement, dont 23 conservateurs. En 2017, ils étaient 52, dont 19 conservateurs ; et depuis les dernières élections de décembre 2019, qui ont permis au parti de Boris Johnson de remporter une forte majorité, ils sont 65, dont 22 conservateurs.

Au sein des Tories, ce résultat est le fruit d’un dispositif mis en place en 2006 par le nouveau dirigeant du parti, David Cameron, baptisé la « A-list » et favorisant les candidatures parlementaires de femmes et de personnes issues de minorités ethniques dans des circonscriptions acquises aux conservateurs.

Liz Truss elle-même a bénéficié de ce dispositif. Mais qui sont aujourd’hui ces 22 élus conservateurs d’origine immigrée, dont sept viennent d’entrer dans le nouveau gouvernement de Liz Truss ?

Un cabinet qui reste très libéral

Sur le plan idéologique, ils présentent un profil assez homogène : la majorité d’entre eux a défendu le Brexit avec passion et affiche des positions ultra-libérales sur les questions économiques et sociales. Une étude que j’ai réalisée auprès des nouveaux élus de 2015 montrait que les minorités ethniques étaient surreprésentées parmi les Brexiters du parti. Sur un total de 17 députés issus de l’immigration, 11 avaient fait campagne en faveur du retrait du pays de l’UE, soit 64,7 %, alors que sur l’ensemble du groupe parlementaire (330), ils n’étaient que 144 (43,6 %).

Mais cette proportion était encore plus forte chez les nouveaux élus conservateurs issus de l’immigration, car sur les 7 députés concernés, 5 avaient fait campagne pour le Leave, soit 71,4 %. Plusieurs explications pouvaient être avancées, notamment leur sélection par le parti dans des circonscriptions notoirement favorables au Brexit… ou leurs origines.

On peut en effet comprendre l’intérêt accru de ces députés, originaires pour la plupart des pays du Commonwealth, pour une diplomatie du « grand large » et non limitée à l’UE. Très critiques par ailleurs du principe de libre circulation qui aurait favorisé une immigration est-européenne au détriment de l’immigration historique issue notamment de l’Inde, du Pakistan et du Bangladesh, ces députés ont souvent été de fervents défenseurs d’une « Global Britain » post-impériale, hyperglobale, ouverte au reste du monde mais surtout aux anciennes colonies et dominions de l’Empire britannique comme l’Inde ou l’Australie.

Dans ce contexte précis, la politique inclusive mise en œuvre par le parti conservateur pour sélectionner ses futurs députés s’est avérée particulièrement efficace, la diversité apparaissant comme une stratégie judicieuse permettant à ces députés de parler sans complexe d’immigration et de Brexit sans craindre d’être taxé de xénophobie.

Autre point de convergence idéologique entre ces députés : une conception libertarienne qui plaide pour un désengagement massif de l’État. En 2012, Kwasi Kwarteng, l’actuel Chancelier de l’Échiquier, et Priti Patel, l’ancienne ministre de l’Intérieur (2019-2022), ont cosigné avec Liz Truss et d’autres collègues un pamphlet intitulé Britannia Unchained: Global Lessons for Growth and Prosperity, qui préconisait une libéralisation complète de l’économie britannique, l’extension de zones franches et déréglementées, une fiscalité minimale et dénonçait l’oisiveté des salariés britanniques.

Les partisans de cette tendance qu’on pourrait presque appeler néo-thatchérienne se retrouvent donc aujourd’hui aux commandes d’un parti qui a pourtant été réélu en décembre 2019 sur la base d’un programme interventionniste destiné à aider significativement les régions les plus défavorisées du nord-est de l’Angleterre, en promettant de « rehausser » (« level-up ») le niveau de vie de leurs habitants.

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L’effacement de l’ethnicité au profit d’une idéologie conservatrice

La plupart des députés issus des minorités ethniques déclarent représenter leur parti avant tout. À l’inverse de leurs homologues travaillistes, souvent élus dans des circonscriptions à forte population immigrée pour défendre les intérêts des catégories sociales qu’ils représentent, leurs collègues conservateurs réfutent l’idée de servir les intérêts de ces seuls groupes.

Ils veillent même à s’en éloigner, agissant parfois contre leurs intérêts : Priti Patel s’est illustrée comme une ministre de l’Intérieur intransigeante sur l’immigration et particulièrement sévère envers l’immigration clandestine ; lorsqu’elle était procureure générale, Suella Braverman a œuvré pour supprimer la formation à la diversité et à l’inclusion au sein de son administration, jugeant qu’il s’agissait d’un gaspillage d’argent public.

Au-delà de leurs convictions communes, les élus conservateurs issus de l’immigration affichent aussi un profil social homogène. Si l’on s’en tient aux sept ministres concernés dans le nouveau gouvernement de Liz Truss, tous sont issus de classes moyennes, souvent aisées (notamment Kwasi Kwarteng, fils d’un diplomate et d’une avocate, ou le ministre des Relations intergouvernementales et de l’Égalité des chances Nadhim Zahawi, fils d’un homme d’affaires d’origine kurde vivant en Irak, ou encore la secrétaire d’État au Commerce international Kemi Badenoch, fille de médecin) ; tous, sauf deux d’entre eux, ont étudié dans des écoles privées onéreuses ; et deux ministres, Suella Braverman et Kwasi Kwarteng, ont étudié à l’université de Cambridge.

Ce dernier, passé par le prestigieux pensionnat privé pour garçons d’Eton et par « Oxbridge » (formule indiquant les deux universités les plus sélectives du pays, Oxford et Cambridge), est un pur produit de l’éducation élitiste à l’anglaise. Tous les sept, à l’exception de Nadhim Zahawi, forment des couples mixtes avec des conjoints qui ne sont pas issus de minorités ethniques.

Si ces ministres n’hésitent pas à mettre leurs origines en avant pour assainir et moderniser l’image de leur parti, ils n’en sont pas moins des conservateurs radicaux qui rejettent le concept même de « minorité » et ce qu’il implique. Comme l’explique la nouvelle ministre de l’Intérieur Suella Braverman pour justifier la fin de la formation à la diversité dans son ancien ministère :

« (Cette réforme) a été source de division et non d’inclusion […] fondée sur l’hypothèse qu’en tant que femme d’origine asiatique, issue des classes populaires, je suis forcément une victime, opprimée. C’est une hypothèse erronée, source de division. »

Au sein du nouveau gouvernement de Liz Truss, cette diversité tant vantée dans les médias ressemble donc à une jolie vitrine qui lui permet de nommer des ministres appartenant à la ligne « dure » du parti sur les sujets les plus sensibles comme le rôle de l’État ou l’identité nationale. On pourrait même craindre qu’elle ne soit finalement qu’un alibi les autorisant à mener des réformes douloureuses au motif que leur parcours personnel les exonère d’emblée des critiques éventuelles.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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