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"Il m'a dit 'si, tu vas aimer ça'" : au procès du "violeur de Tinder", le récit glaçant d'une plaignante

Jusqu'au 29 mars, Salim Berrada, surnommé le "violeur de Tinder", est jugé devant la cour criminelle de Paris pour treize viols et quatre agressions sexuelles.

Il aura fallu plus d'une heure à Charline pour aller au bout de son récit. Une heure émaillée de pauses, de silences, de sanglots. Car huit ans après les faits qu'elle dénonce, l'émotion est toujours là. Celle de raconter son histoire, de faire face à celui qu'elle accuse de viol, mais surtout d'entendre ses dénégations.

C'est tremblotante que la jeune femme rousse, âgée de 26 ans aujourd'hui, s'est avancée à la barre ce vendredi 22 mars. Pendant plus d'une heure, dans l'enceinte de la salle Diderot du tribunal de Paris, elle a raconté cette journée du 15 février 2016, celle où elle a rencontré Salim Berrada.

Comme seize autres femmes, Charline a déposé plainte contre lui. Le photographe, âgé de 38 ans aujourd'hui, est jugé depuis lundi devant la cour criminelle de Paris pour treize viols et quatre agressions sexuelles, survenus entre 2014 et 2016. Salim Berrada, lui, nie tout en bloc.

Pourtant, les dix-sept plaignantes livrent toutes des récits identiques, avec un mode opératoire bien rodée. D'abord une prise de contacts sur une application de rencontre ou sur un réseau social, une séance photo, un ou plusieurs verres d’alcool consommés, une suspicion de soumission chimique et un viol ou une agression sexuelle.

Comme les autres plaignantes, c'est sur Facebook que Charline fait la connaissance de Salim Berrada. La jeune femme, qui ambitionne de devenir comédienne ou photographe, aime beaucoup son travail. Elle le lui fait savoir et engage la conversation avec lui. Alors quand, quelques mois plus tard, le trentenaire lui dit que "son profil l'intéresse", qu'il voit en elle "une matière créatrice", Charline est flattée. Elle aime beaucoup "la beauté que dégagent ses clichés", retrace-t-elle à la barre. Le rendez-vous est pris le 15 février 2016.

"Je t’en supplie, viens"

Salim Berrada vient la chercher à la sortie du métro et l’emmène dans son studio du 20e arrondissement de Paris. Mais il ne démarre pas immédiatement. Comme avec les autres plaignantes, Salim Berrada lui propose un verre. "Si tu viens juste pour prendre des photos, c’est pas la peine. Si tu viens, on boit", l'avait-il prévenu quelques jours plus tôt. "Un shooting, ça ne démarre jamais tout de suite (…) Le fait qu’on boive un coup avant la séance ne me dérangeait pas du tout", raconte Charline, fraîchement majeure à l'époque. A ce moment-là, la jeune femme est "heureuse".

"On échange, on parle. Il me parle de sa famille, de son passé, je suis assez touchée", se souvient la jeune femme.

La conversation dure un moment. Salim Berrada lui propose de démarrer par des photos de nu. Charline se rend dans la salle de bain pour se déshabiller. "Quand je reviens, il a versé la tequila dans deux verres", explique la jeune femme. Elle boit un ou deux shots. Mais rapidement, Charline ne se sent pas bien.

"A un moment, il y a quelque chose qui me monte dans le ventre, j’ai de la salive et en même temps je n’en ai plus, j’ai des fourmillements", raconte-t-elle.

La lumière lui semble de plus en plus forte. D’un coup, elle est prise de spasme. "Je me vomis dessus", se remémore-t-elle la voix chevrotante. Charline court jusqu’à la salle de bain, elle veut "essayer de finir ça dans la cuvette un peu dignement".

Elle se nettoie et s'excuse auprès de Salim Berrada. Mais son état ne s'améliore pas. Le photographe déplie le canapé-lit, l'assoit dessus. "A ce moment là, j’ai peur", dit-elle en marquant un long silence. "J'ai conscience que quelque chose ne va pas", ajoute-t-elle avant de fondre en larme. Elle sort son téléphone et envoie un message à Timon*, l'ami qui l'héberge à Paris.

"Je lui dis que j'ai besoin d'aide, que quelque chose ne va pas, je le supplie de venir me chercher", poursuit-elle.

Mais il lui répond qu'il n'est pas tout près. "Ce n’est pas grave, je t’en supplie, je t’en supplie, viens", lui envoie-t-elle par SMS.

"Quand même, je prends mes précautions"

En attendant qu'il arrive, Charline s'allonge. Mais son état devient de pire en pire: "Je vois flou, je commence à avoir des bouffées de chaleur".

"J’ai peur de mourir d’un bad trip, j’ai l’impression d’être droguée, mais je ne sais pas à quoi", raconte-t-elle en pleurant.

Les analyses révéleront plus tard des traces de doxylamine dans les cheveux de Charline, un antihistaminique qui, mélangé à de l'alcool, provoque un effet sédatif. Allongée sur le canapé-lit, Charline se met à avoir froid, très froid. Alors Salim Berrada attrape une couverture et la pose sur elle. Il s'assoit à côté d'elle. Il commence à lui frotter la hanche, comme pour la réchauffer. Mais au bout de quelques secondes, "il va plus loin".

"Il commence à descendre sa main, à continuer de me toucher. Je lui dis que je ne veux pas", décrit-elle. "Si, ca va te faire du bien", lui répond-t-il. Mais Charline continue à dire non. "Il m'a dit 'si, tu vas aimer ça'. Il m’écarte les jambes, il commence à pratiquer un cunnilingus, qui est bref", continue-t-elle, en marquant des silences, pour reprendre ses esprits.

Elle redresse la tête et voit que Salim Berrada a mis un préservatif sur son sexe en érection. Il la pénètre. "Je m‘agrippe à lui, je lui tiens les fesses et je les griffe. Je voulais laisser une trace", dit-elle d'abord d'une voix calme. D'un coup, dans le silence de la salle Diderot, Charline hurle:

"Je voulais laisser une trace, car je ne savais pas si j'allais sortir de cet appart. Si jamais, ce n'était pas sur son cul, c’était sous mes ongles".

Il faut à nouveau un moment à Charline pour reprendre ses esprits, avant de poursuivre son récit. La jeune femme tremble. De l'autre côté du box vitré, Salim Berrada, lui, la regarde, écoute attentivement, sans laisser transparaître la moindre émotion.

Charline reprend son récit. Le viol continue. "Tu sais que je pue le vomi", lui lance-t-elle alors. Mais Salim Berrada reste impassible et continue de la pénétrer. "A ce moment-là, j'ai un spasme, comme si j'allais vomir à nouveau", raconte-t-elle. Elle réussit à "s'extraire du rapport", selon ses termes, et fonce dans la salle de bain. Quand elle ressort, Salim Berrada est debout. "Il a encore son sexe en érection, avec sa semence au bout du préservatif", ajoute-t-elle. "Quand même, je prends mes précautions", lui lance alors le photographe, selon la jeune femme.

"Repentis toi"

Elle se rhabille, lui aussi. Ils quittent l'appartement ensemble, Salim Berrada doit aller rejoindre des amis. Dans la rue, Charline s'excuse d'avoir vomi et s'en va. Mais elle peine à avancer.

"J’ai l’air d’une alcoolique complètement bourrée, je marche extrêmement mal, je titube, je suis dans un état pitoyable", se rémémore-t-elle à la barre.

A quelques mètres du métro, elle aperçoit Timon, venu la chercher avec plusieurs amis à lui. Il est paniqué, il lui demande où est Salim Berrada, mais Charline le supplie de partir. Le lendemain, Charline ne sait pas quoi faire.

"J’ai peur, je me mets à psychoter sur le fait de savoir s’il va exploiter mes images ailleurs que pour lui. Je le relance plusieurs fois pour avoir les photos", raconte-t-elle.

Elle n'obtiendra les photos que trois mois plus tard, en avril. Sur l'un d'entre elles, en noir et blanc, Charline est nue. "J'ai la tête décalée sur le côté, on dirait presque que je suis candide ou passive", se souvient-elle en réprimant un sanglot.

Pendant de longs mois, Charline ne dira rien. Ce n'est que six mois plus tard, en novembre 2016, que Charline portera plainte. Avant de quitter la barre, Charline demande au président si elle peut prendre la parole. Elle lit un texte, puis se retourne et s'adresse directement à l'accusé. "Est-ce que c’était mon choix à moi ?", lui demande-t-elle en le regardant droit dans les yeux. "Repentis toi", conclut-elle, avant de retourner à sa place.

"Je me casse, il me saoûle"

"Il y a beaucoup de choses de ce qu'elle a dit qui sont vraies: j'ai été abject, vicieux, manipulateur", répond Salim Berrada, interrogé à son tour, en début d'après-midi. Debout derrière la vitre de son box, il affirme qu'ils ont "flirté ensemble" et qu'ils se sont s'embrassés. Oui, Charline s'est sentie mal, mais elle "n'a jamais vomi", clame-t-il. Sur les bancs, plusieurs plaignantes s'agitent. "Je me casse, il me saoûle", clame l'une d'elles.

"On a aussi les déclarations de son ami qui dit qu'elle l'a appelé à la rescousse", lui rétorque le président. "Je pense qu'elle s'est sentie assez mal, quand elle était sur le canapé", enchaîne Salim Berrada. "Son ami dit aussi qu'il l'a retrouvée en état de choc", reprend alors le président. "Je comprends, je l'ai laissée repartir toute seule dans la rue à peine quinze minutes après avoir eu un rapport sexuel avec elle. Elle a raison d'être mal à ce moment-là, j'ai été abject", rétorque l'accusé.

"J'ai été vicieux. J'ai couché avec elle et je l'ai laissée immédiatement: 'Tu pars'. Alors qu'elle était jeune, elle avait eu assez peu de relations. J'étais abject", poursuit Salim Berrada, qui maintient sa ligne: un "goujat", mais pas un violeur.

"C'est insupportable", clame Charline, au bord des larmes, depuis les bancs des parties civiles. "Il a le droit de s'expliquer, c'est son droit en tant qu'accusé", la rappelle à l'ordre le président. "Ma seule façon d'insister, c'est par la parole. Mais à aucun moment pendant qu'on était en train de coucher ensemble, elle me disait 'Non, arrête', poursuit le photographe. C'en est trop pour Charline qui se lève et quitte la salle d'audience.

L'avocat général l'interroge ensuite sur un SMS que Charline lui a envoyé, une semaine après les faits: "Tu m'es monté dessus, j'étais couverte de vomi. Je te suppliais d'arrêter, je me suis faite violée". "Et c'est pas un viol?", lui demande l'avocat général.

"C'est clairement un viol. Mais ce n'est pas ce qu'il s'est passé", rétorque Salim Berrada, qui ajoute: "Elle a clairement beaucoup de choses à me reprocher…".

"Elle ne vous reproche pas un défaut de galanterie. Elle vous reproche ce qu’elle a déjà déclaré: une relation sexuelle imposée alors qu’elle était couverte de vomi", s'agace l'avocat général. Mais qu'importe, comme pour les autres plaignantes, Salim Berrada maintient son innocence. Le procès doit se poursuivre la semaine prochaine. Le verdict est attendu vendredi 29 mars. Le photographe encourt jusqu'à vingt ans de réclusion criminelle.

Article original publié sur BFMTV.com

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