Les Déferlantes s’éloignent de Perpignan: la culture, dernier rempart à la « dédiabolisation » du RN ?

Le public du festival Les Déferlantes photographié sur le site d’Argelès-sur-Mer en 2018 (illustration)
RAYMOND ROIG / AFP Le public du festival Les Déferlantes photographié sur le site d’Argelès-sur-Mer en 2018 (illustration)

POLITIQUE - « Le chantage et le sectarisme auront eu raison de l’intérêt culturel ». Dans un communiqué diffusé mardi 10 janvier, le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, ne cachait sa colère après la décision des organisateurs du festival Les Déferlantes de chercher un autre lieu après les menaces formulées par les groupes Louise Attaque et Indochine, qui n’avaient pas signé pour se produire dans la ville lepéniste, mais dans la commune voisine de Céret.

Si, officiellement, les deux célèbres groupes de rock francophone justifient leurs positions par le fait d’avoir été mis « devant le fait accompli », l’étiquette politique du maire de la ville est néanmoins citée dans les deux communiqués. Ce qui, dans le monde politique, a tout de suite été perçu comme un boycott assumé par les formations de Gaëtan Roussel et Nicola Sirkis.

« Quand on est artiste, on ne fait pas de la politique, on ne trie pas les gens qui viennent à ces concerts en fonction de leur opinion politique », s’est par exemple emporté le président du RN Jordan Bardella, oubliant au passage que le parti qu’il préside n’est pas le dernier à s’ingérer dans les affaires culturelles.

Interventionnisme culturel

Quelques exemples. Été 2010, Frédéric Bocaletti (aujourd’hui député RN du Var) demande au festival du Château à Solliès-Pont de déprogrammer la rappeuse Diam’s. En juillet 2014, le maire FN du Luc-en-Provence fait annuler un festival électro. Un an plus tard, le Front national fait pression pour annuler un concert de Maître Gims en Moselle. Et il n’y a pas que sur les musiques actuelles que le RN souhaite imposer ses goûts.

Au mois d’octobre, le député RN Jean-Philippe Tanguy a déposé un amendement pour exclure les mangas du Pass culture mis en place pour les jeunes. L’élu d’extrême droite souhaitait à travers ce texte « réorienter l’utilisation de ce Pass vers la littérature, le théâtre, les musées ou les concerts de musique classique ». Autant établir une liste des œuvres autorisées.

Un interventionnisme culturel qui, forcément, n’arrange pas l’image du RN au sein du secteur, bien que la polémique des Déferlantes reste finalement exceptionnelle. Parce que ce n’est pas n’importe qui à la manœuvre.

« Combien de festivaliers se posaient la question du nom du maire de la ville ? »
Nico Prat, journaliste culturel spécialiste des festivals.

« Ce sont deux groupes qui n’ont jamais caché leurs engagements. Qu’on aime ou non leur musique, on peut difficilement remettre en cause leur parole (qui porte). D’autre part, leurs carrières sont établies, ils peuvent donc se permettre de ne pas jouer, de se mettre éventuellement des festivaliers à dos, mais également la région. Tout le monde n’aurait pas pu faire cela », souligne auprès du HuffPost le journalise culturel Nico Prat, familier de l’écosystème des festivals, qui précise qu’une fois les artistes sortis du bois, le départ de Perpignan était inéluctable.

« Les remplacer ? Personne n’ira après tout le bruit autour de l’évènement », observe-t-il, tout en relativisant l’engagement du monde culturel dans son ensemble. « Combien de festivaliers se posaient la question du nom du maire de la ville ? Peu, je pense », poursuit Nico Prat, qui juge « souvent bien timide, voire absent », l’engagement contre le RN chez les artistes.

Principe de réalité

Une sorte de silence confortable confirmé localement au HuffPost par un observateur privilégié du milieu culturel perpignanais, qui rappelle que le cas des Déferlantes peut offrir une autre grille de lecture que celle du « sectarisme » dénoncé par le RN. Et pour cause, Fabrice Lorente ancien président de l’université de Perpignan-Via-Domitia, aujourd’hui codirecteur de l’entreprise organisant Les Déferlantes, n’a finalement pas eu de mal à toper avec Louis Aliot pour trouver un point de chute à son Festival.

« Si les milieux culturels, quand il s’agit de Louise Attaque ou Indochine, expriment une résistance, on voit qu’au niveau local, c’est-à-dire au fond à l’échelle de la victoire électorale, les élites culturelles peuvent s’accommoder avec le RN », observe notre interlocuteur, soulignant que les responsables d’événements culturels locaux, souvent issus de la fonction publique, sont bien obligés pour survivre de travailler avec le vainqueur électoral.

En outre, le festival International du Photojournalisme, « Visa pour l’image », se tient toujours dans la cité catalane et ce malgré l’installation d’un historique du Front national à l’Hôtel de Ville. Une sorte de principe de réalité qui s’est aussi imposé aux Déferlantes de l’autre côté de l’échiquier politique, puisque la région Occitanie, présidée par la socialiste Carole Delga, avait envisagé de réduire ses subventions au festival en cas de maintien de l’édition 2023 dans la ville dirigée par Louis Aliot.

La région, qui a effectivement passé un contrat de « naming » avec le festival, via sa marque de promotion des produits régionaux « Sud de France », estimait que l’installation non concertée à Perpignan remettait en cause « le lien de confiance » entre l’exécutif régional et l’événement musical. Preuve, s’il en est, que la gauche locale est bien consciente des bénéfices d’image dont peut tirer le RN en cas de manifestation culturelle d’envergure s’implantant en terres frontistes.

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