Le crocodile a-t-il croqué le requin au cinéma?

Le crocodile a-t-il croqué le requin au cinéma?
Image extraite du film
Image extraite du film

Certes, le requin est toujours abondamment représenté dans le cinéma - et dans les films d'horreur tout particulièrement - comme le prouve encore la sortie de L'Année du requin dans les salles ce mercredi 3 août. Mais de navet en nanar, le squale s'est enfoncé ces dernières années dans les eaux troubles de la parodie et du cinéma d'exploitation. À l'inverse, plus rare mais plus efficace - et sans doute davantage pris au sérieux par les cinéastes, les scénaristes et même le public - le crocodile a dans le même temps pris toute sa place dans les films de genre. Au point peut-être de prendre celle qu'occupait auparavant son rival marin.

Comment expliquer que le saurien taille désormais des croupières au squale, et le relègue dans les bas-fonds marins?

Le requin est toujours la star

C'est un duel qui commence comme un paradoxe. Car sur le papier, c'est toujours le requin la star, et le crocodile l'outsider. "Le film de requins a une production gargantuesque. Il a encore augmenté son volume de production dans les années 2010 !" pointe Stéphane Bouley - créateur du podcast Super Ciné Battle et auteur de L'Oeuvre de John Carpenter: les masques du maître de l'horreur - qui remarque que les choses se gâtent immédiatement: "Mais avec comme axe principal le nanar, le méta-nanar". Tandis qu'un "nanar" est un film qui attire la tendresse de son public par ses défauts aussi involontaires que rédhibitoires, le "méta-nanar" cherche à brûler les étapes et à devenir un film culte en jouant éhontément la carte de la médiocrité. Un registre qui colle désormais aux nageoires du requin, et Stéphane Bouley de citer les "Sharknado (franchise de six films, depuis 2013, NDLR), Megashark (quatre films depuis 2009, NDLR) etc".

Le crocodile a connu, lui, une fortune bien différente. "La production des films de crocodile est moins importante mais - même si il y a aussi des nanars - elle présente davantage de perles récentes", prolonge ainsi Stéphane Bouley. Quentin Tarantino avait même fait de Crawl d'Alexandre Aja, dans lequel un père et sa fille se débattent contre des alligators dans une maison de Floride envahie par les eaux d'un ouragan, son film préféré de 2019.

Du piranha au crocodile

Malgré ce contraste, il est bien difficile de couper le cordon entre les deux créatures. Crocodiles, caïmans ou alligators ont tous le même parrain de cinéma: Les Dents de la Mer qui terrorise les projections américaines en juin 1975. Les 260 millions de dollars de recettes levés à l'époque par le succès de Steven Spielberg vont inspirer trois suites, une palanquée de films exploitant le filon en haute mer et au-delà, un nouveau genre promouvant la fureur d'animaux sauvages.

Mais artistiquement, le requin bat vite de l'aileron et le chef d'œuvre de Spielberg reste fils unique. "Les gens ont eu le sentiment d’avoir fait le tour", approuve Stéphane Bouley.

D'où la tentation quasi immédiate du pas de côté. L'industrie se cherche vite une solution de rechange. En 1978, Joe Dante tente Piranha. Mais le petit prédateur est vite coulé par un nouveau venu. "Le crocodile a un double avantage : son caractère amphibie - comme il va autant dans l'eau que sur terre, la menace est partout - et le fait qu’il est plus courant pour le public", analyse Stéphane Bouley. Plus courant vraiment? "Quand on parle du public occidental, c’est le prisme américain qui prime, et le crocodile ou l’alligator ça parle beaucoup aux gens en Floride".

"Cette monstruosité qui est en chacun de nous"

C'est toutefois au Texas qu'on tombe nez à nez avec Le Crocodile de la Mort réalisé par le Tobe Hooper de Massacre à la tronçonneuse et sorti aux Etats-Unis dès octobre 1976. "Sans vraiment le vouloir, Tobe Hooper tourne ce qui est considéré par beaucoup comme le premier film d’horreur mettant en scène un crocodile", retrace pour nous Lionel Grenier, auteur notamment de Tobe Hooper : itinéraire chaotique d'un maverick.

Mais dans l'ambiance glauque de ce motel rural, le crocodile n'est que l'agent de la volonté de l'inquiétant et psychopathique Judd, le propriétaire. "Hooper développe le personnage de Judd, vaguement inspiré de Joseph D . Ball, un Texan, vétéran de la Première Guerre Mondiale, qui aurait nourrit ses alligators avec les cadavres de ses victimes. L’animal est littéralement relégué au second plan", nous confie encore Lionel Grenier.

Les difficultés techniques au moment de faire se mouvoir la mécanique censée incarner le bestiau explique en partie la modestie de l'animal. La philosophie du cinéaste se charge du reste. "Au cœur de l'oeuvre de Hooper, il y a cette monstruosité qui est en chacun de nous", lance Lionel Grenier.

Immobilité inquiétante

Mais le crocodile est un croquemitaine en transition, et à ce mal intérieur, il va ajouter une patine plus lugubre encore dans les films qui le mettront ultérieurement en scène. Pour notre interlocuteur, il fait même signe au Malin: "Le crocodile fait partie du bestiaire associé au Diable, notamment par sa couleur verte qui fut longtemps celle de Satan". Selon Lionel Grenier, l'angoisse doit beaucoup aux aptitudes du reptile: "Il fait peur par son immobilité inquiétante, il sait se faire oublier pour mieux surgir avec son énorme mâchoire qui ne lui sert pas tant à mâcher sa proie mais à l’attraper pour la gober".

L'habitat joue à plein dans cette capacité de dissimulation du crocodile et corse de nouveau la comparaison avec le requin. En effet, quand ce dernier contraint l'intrigue à s'installer au large, le crocodile est par définition un animal d'eau douce - qu'il s'agisse d'une rivière, de marécages ou à la rigueur d'un bassin. En d'autres termes, il faut le vouloir tout de même pour se laisser happer par les dents du "Grand Blanc" et se déplacer sur son terrain, le lointain océan. Le crocodile, lui, incarne le danger next door.

"Fantastique objet de cinéma"

Une géographie physique qui est aussi une géographie mentale. Réfléchissant aux marais qui accueillent Le Crocodile de la mort, Lionel Grenier généralise: "Le bayou, avec son eau calme, est à la fois ce que Gaston Bachelard appelle 'une substance de mort' et l’inconscient du personnage dans lequel le crocodile incarne son Ça, sa libido contrariée car le reptile, contrairement au requin, revêt un caractère sexuel ne serait-ce que par sa forme". Plus long, que large, le crocodile serait donc phallique.

Au moment de décrire la morphologie de ce "fantastique objet de cinéma", Stéphane Bouley loue plutôt "son physique à la fois aplati et musculeux, cette mâchoire énorme" et l'"impression de puissance immense" qui s'en dégage. Quant à son versant sexuel, le podcasteur incite à la méfiance.

Car du crocodile du Nil à ses cousins asiatiques en passant par les alligators de Louisiane, il y a autant de sauriens que de cours d'eau dans le monde ou presque, et leur allure varie en même temps que les connotations qu'on peut attribuer, selon lui, à cet animal "primaire et primitif" qui tient à la fois du dinosaure et du serpent. "Il y a une variété d’espèces plus large du crocodile par rapport au requin. Comme le crocodile peut intervenir dans des milieux plus variés, il est moins dépendant de son environnement. Donc on peut lui faire endosser différentes charges", brosse Stéphane Bouley.

L'Australie à la pointe du film de crocodile

Dans toute cette diversité, un pays en particulier promeut son reptile national: l'Australie, pays de Crocodile Dundee, dont le cinéma est aujourd'hui l'un des plus grands piliers soutenant l'ascension du crocodile dans ces fictions horrifiques. "L’Australie est à la pointe du film de crocodile, et notamment du point de vue qualitatif", relève Stéphane Bouley qui prend soin d'illustrer:

"Avec des films comme Rogue ou Black Water (tous deux produits en 2007), les Australiens font des films de crocodile avec un suspense plus présent, moins dans le gore et davantage dans le côté oppressant de l’animal. On en arrive à ce pinacle du genre où on rend la menace du crocodile très tangible, bien plus crédible, renouant finalement avec l’esprit de Spielberg et des Dents de la Mer".

Un souci de réalisme qui le sépare du requin et s'explique là aussi par sa provenance: "Il faut dire que les Australiens ont souvent ce genre de faits-divers, et plein de légendes urbaines: les crocodiles qui remontent les égouts, viennent chez vous".

L'horizon du crocodile

Le crocodile a beau être parti pour conquérir le monde, ses yeux jaunes reflètent les imaginaires des cinémas nationaux et des sociétés dont ceux-ci s'inspirent et qu'ils divertissent. Aussi, le reptile peut-il encore envisager des débouchés inédits. Stéphane Bouley lui assigne même un horizon précis:

"Si l’Afrique avait une industrie cinématographique plus importante, elle pourrait embrasser le sujet. Je rêve de voir un film africain autour de cette figure de crocodile qui servirait par exemple à dénoncer le colonialisme".

Et vu ce que le crocodile a fait de son précédent adversaire au cinéma, on ne donne pas cher de la peau du colonialisme.

Article original publié sur BFMTV.com

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