Covid-19 : le gouvernement a-t-il misé sur une immunité "hybride" ?

Matthieu Brandely
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Photo d'illustration

La France mise-t-elle sur une immunisation naturelle chez les plus jeunes en laissant circuler le virus pour renforcer l'immunité procurée par la vaccination ?

Pas de confinement strict, pas de mesure pour casser la courbe épidémique, pas de renforcement du protocole sanitaire dans les écoles, et un virus qui continue à circuler de plus en plus activement, avec près de 30 000 nouvelles contaminations chaque jour en moyenne ces derniers jours.

En ne choisissant pas de confiner strictement alors que la vaccination doit s'accélérer à partir du mois d'avril, la stratégie du gouvernement face au Covid interroge.

Plusieurs pays européens ont procédé à un durcissement des mesures voire un confinement pour diminuer la circulation du virus avant de débuter une vaccination massive. Face à une hausse des cas, l'Italie se reconfine région par région, l'Allemagne prolonge ses restrictions, tandis qu'Israël et le Royaume-Uni ont mené une campagne de vaccination massive durant un strict confinement pour faire diminuer le nombre de cas.

Le Portugal, qui se prépare à une accélération de la vaccination, a fortement réduit le nombre de nouveaux cas à la faveur d'un confinement strict depuis le début d'année.

Le nombre de cas de Covid-19 selon les pays.
Le nombre de cas de Covid-19 selon les pays.

Alors que la France enregistre un nombre d'infection supérieur à ses voisins, aucune mesure de confinement strict n'est prise, ce qui interroge sur la stratégie de l'exécutif pour sortir de la crise sanitaire.

"On se demande si on ne laisse pas volontairement le virus circuler chez les jeunes"

"Quand on voit les mesures prises dernièrement, on peut se demander si l'exécutif n'a pas sciemment décidé de laisser circuler le virus chez les plus jeunes, qui sont moins à risque de faire des formes graves, afin d'avoir une immunité naturelle qui viendrait compléter l'immunité apportée par la vaccination", s'interroge Michaël Rochoy, docteur en épidémiologie.

Une stratégie qui pourrait avoir été choisie face à la lenteur vaccinale, contrainte notamment par le faible nombre de doses livrées, estimait Éric Caumes, le 22 mars sur RMC. "On parle de l'immunité vaccinale mais à la vitesse ou on avance, on est pas prêt de l'obtenir. On ne parle pas du tout de l'immunité naturelle car je pense que ce n'est pas politiquement correct de dire qu'on laisse circuler le virus, mais c'est le choix qui a été fait", explique le chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Une immunisation hybride, vaccinale pour les plus fragiles et les plus âgés, et naturelle pour les plus jeunes, pas encore ciblés par le vaccin qui en s'infectant vont s'immuniser.

L'immunité naturelle pour appuyer l'effet de la vaccination ?

Une immunité vaccinale chez les plus fragiles, renforcée par l'immunité naturelle chez les plus jeunes permettrait d'atteindre plus rapidement l'immunité collective, c'est-à-dire la part de la population infectée à partir de laquelle l'épidémie régresse.

L'immunité naturelle après un an de pandémie en France pourrait être importante. Selon une modélisation de l'Institut Pasteur publiée le 24 février et concentrée sur les 20 ans et plus, 17% de cette population a été infectée en France, avec de fortes disparités selon les régions et les âges. En Ile-de-France, près de 30% des plus de 20 ans aurait été infectés. Toujours selon cette étude, les plus jeunes sont les plus touchés, avec plus de 25% des 20-29 ans infectés, contre à peine plus de 10% pour les 70 ans et plus.

"Indéfendable du seul point de vue sanitaire"

"C'est une stratégie que l'on peut comprendre d'un point de vue global, qui permettrait de 'gagner des semaines sur la vaccination' en prenant en compte les conséquences économiques et sociales d'un nouveau confinement, mais indéfendable du seul point de vue sanitaire," juge Michael Rochoy, qui précise ne pas soutenir une telle stratégie.

"Choisir cette stratégie c'est 'sacrifier' une partie de la population, ceux qui ne sont pas encore concernés par la vaccination, et qui continuent à travailler ou aller à l'école. Même s'ils ont moins de risque de décéder, les plus jeunes qui s'exposent au virus peuvent aller en réanimation, dont les séquelles peuvent être importantes, sans oublier le risque de covid long", dénonce Michaël Rochoy, qui rappelle aussi que cette stratégie, si elle était choisie, entrainerait une saturation durable des hôpitaux et des déprogrammations massives d'opérations.

Une stratégie suédoise revisitée ?

Selon une étude, environ un malade sur trois ne nécessitant pas de soins à l'hôpital contracterait une forme longue de Covid-19, avec des symptômes persistants au moins six semaines après l'infection. Si la stratégie hybride était bien celle choisie par la France, elle exposerait une grande partie des jeunes au risque de Covid long.

À LIRE AUSSI >> Où en est la Suède, ce pays qui a fait le pari de ne pas instaurer de confinement ?

La France ne serait pas le premier pays à miser sur l'immunité naturelle. C'est le pari, perdu, fait par la Suède il y a un an, au début de la pandémie. Sauf qu'aujourd'hui, cette stratégie serait appuyée par la vaccination des plus fragiles qui réduit fortement la mortalité.

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