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"Une cible facile": les agriculteurs espagnols dénoncent les critiques françaises sur leurs produits

Une "guerre de la tomate", comme l'ont surnommée certains médias espagnols. Depuis le début de la mobilisation des agriculteurs, les critiques se multiplient en France à l'encontre des produits étrangers, et notamment espagnols, accusés de concurrence déloyale car ils sont bon marché et utiliseraient davantage de produits phytosanitaires, dont certains interdits en France.

La tension est montée d'un cran lorsque Ségolène Royal a qualifié les tomates espagnoles bio d'"immangeables" mardi 30 janvier sur BFMTV. "Le bio espagnol est un faux bio. Les fruits et légumes espagnols ne respectent pas les normes françaises", a-t-elle également ajouté.

Des propos qui ont fait réagir jusqu'au Premier ministre Pedro Sánchez qui a ironisé, en estimant que Ségolène Royal n'avait "pas eu la chance de goûter aux tomates espagnoles".

Des blocages qui "détournent l'attention"

Dès le début du mouvement de protestation des agriculteurs en France, de nombreux blocages ont été organisés à la frontière espagnole, moyen de revendiquer une opposition aux importations étrangères. En outre, des camions ont parfois été pris pour cible et leur marchandise vandalisée.

Les transporteurs espagnols ont d'ailleurs dénoncé ce jeudi la "violence déchaînée" en France. La Confédération espagnole du transport de marchandises (CETM) estime à 12.000 millions d'euros les pertes quotidiennes causées par les manifestations françaises.

"Ce qui est surprenant, c'est que les revendications sont dirigées contre leur gouvernement, mais qu'elles ruinent au passage les transporteurs espagnols (...). Cela n'a aucun sens de se plaindre à la frontière d'une origine spécifique", peut-on lire dans le journal El Debate.

"Qu'en est-il de la production d'autres régions d'Europe? Vider un camion ou nous attaquer à la frontière détourne l'attention, ce qui arrange bien le gouvernement français", juge Miguel Padilla, secrétaire général du syndicat agricole Coag.

Alors qu'El Pais parle de "manifestants gaulois", le journal El Debate déplore "un mode opératoire assez courant qui se heurte souvent à l'indifférence des autorités françaises".

L'"audace" de Gabriel Attal

En outre, des propos de Gabriel Attal provoquent l'ire de l'autre côté des Pyrénées. Le Premier ministre a dénoncé la "concurrence déloyale" exercée par les agriculteurs de "pays voisins" en raison de l'utilisation de "certains produits" interdits d'utilisation en France.

S'il n'a pas directement mentionné l'Espagne, les agriculteurs de ce pays ne s'en sont pas moins sentis visés. Comme le rapporte Le Monde, sur la chaîne La Sexta, ce discours a été interprété comme "nationaliste" et "similaire à celui de l’extrême droite de Marine Le Pen".

À cet égard, auprès de 20minutos Montse Cortiñas, secrétaire adjoint de l'Union des petits agriculteurs (Upa) en Espagne, affirme que le moins que l'on puisse attendre d'un Premier ministre est "qu'il connaisse au moins la réglementation européenne et qu'il s'en tienne à la vérité".

Les agriculteurs espagnols ainsi que le gouvernement assurent qu'ils respectent les normes européennes. "Si nos fruits et légumes et tous nos produits agroalimentaires sont à la première place en Europe et dans beaucoup de pays du monde, c'est grâce au travail de nos agriculteurs et éleveurs et de l’industrie, et pour aucune autre raison", a rétorqué le ministre de l'Agriculture.

Andrés Góngora, porte-parole du secteur des fruits et légumes du Coag, a déploré les "fausses accusations" de Gabriel Attal", accusé d'avoir "peu de honte" et une grande "audace".

"Le travail de milliers d'agriculteurs en jeu"

En effet, les agriculteurs espagnols craignent que ces critiques, de la part du gouvernement ou des manifestants, ne déstabilisent le secteur agricole du pays et lui porte préjudice. Parfois surnommée le "potager de l'Europe", l'Espagne est le premier exportateur européen de fruits et légumes.

"C'est scandaleux et de telles absurdités ne résoudront pas leurs problèmes", affirme auprès d'El Mundo Miguel Padilla, qui s'étonne que l'on mette l'agro-industrie espagnole au centre de la cible "alors que le problème est commun à l'ensemble de l'Europe".

"Les gens peuvent être induits en erreur à cause de cela", déplore-t-il.

"C'est le travail de milliers d'agriculteurs qui est en jeu", abonde dans le même sens Intereco, l'association de contrôle et de certification de l'agriculture biologique en Espagne, dans un communiqué. Les agriculteurs espagnols rappellent en outre que la France exporte de nombreux produits vers l'Espagne: "On a l'impression qu'ils sont les seuls à acheter chez nous, et ce n'est pas le cas".

"Cible facile"

La Coag dénonce "une cible facile", estimant que ces attaques envers les produits espagnols sont "un écran de fumée pour ne pas régler les vrais problèmes des agriculteurs".

En outre, les exploitants espagnols disent s'étonner de l'omniprésence de l'exemple de leur pays dans le débat français et pointent d'autres accords commerciaux existants entre la France et le Maroc, l'Australie ou la Nouvelle-Zélande "qui permettent d'importer plus facilement et à moindre coût des denrées alimentaires en Europe, avec des prix, des contrôles et des coûts moins élevés qu'en France", écrit El Periodico.

"Ils ne devraient pas blâmer les Espagnols, ils pourraient regarder un peu plus bas, vers le Maroc, mais il semble que pour les Français, c'est intouchable", a affirmé à El Debate Pedro Barato, président de l'Asaja, syndicat de jeunes agriculteurs.

Des réactions politiques unanimes

La ministre régionale andalouse de l'Agriculture a déclaré ce jeudi qu'une lettre serait envoyée au gouvernement français - et à Ségolène Royal - pour qu'ils visitent la région et voient de leurs propres yeux les produits biologiques cultivés en Andalousie.

De son côté, l'association professionnelle espagnole de la production biologique Ecovalia a annoncé qu'elle engagerait une action en justice contre l'ex-ministre française, notamment auprès de la Commission européenne.

De tels propos sont "inappropriés", surtout de la part d'une personne qui a eu "des responsabilités gouvernementales", a souligné la ministre espagnole de la Transition écologique, Teresa Ribera. Le Parti populaire (PP, droite), principale formation d'opposition, a lui appelé à "défendre la production espagnole".

Le Premier ministre Pedro Sánchez a, lui, assuré avoir évoqué ce sujet avec le président Emmanuel Macron à Bruxelles. Il a également "condamné fermement tout type d'action violente", soulignant la qualité de l'agriculture "made in Spain". "Les produits espagnols ne bénéficient d'aucun avantage concurrentiel par rapport à d'autres produits sur le marché intérieur" européen, a-t-il insisté.

Article original publié sur BFMTV.com