Bécassine, l’héroïne qui avait du mal à grandir

Cette capacité qu'a Bécassine de carnavaliser le monde, de le détraquer même, constitue sans doute l'un de ses attraits dans l'imaginaire des jeunes lecteurs. éditions Gautier-Languereau
Cette capacité qu'a Bécassine de carnavaliser le monde, de le détraquer même, constitue sans doute l'un de ses attraits dans l'imaginaire des jeunes lecteurs. éditions Gautier-Languereau

C'est en se heurtant au réel et en multipliant les expériences que chaque enfant dessine son chemin vers l'âge adulte. Mais sa personnalité et ses convictions, il les forge aussi à partir des imaginaires dans lesquels il baigne et des histoires qu'on lui raconte. Dans notre série « L'enfance des livres  », nous vous proposons de découvrir l'extraordinaire diversité de la littérature de jeunesse. Après un premier épisode consacré à quelques grands auteurs d'aujourd'hui, retour dans ce deuxième épisode sur une figure indémodable, Bécassine.

En littérature de jeunesse, le personnage liminaire – personnage inachevé, de l’entre-deux, des marges et des frontières – offre bien souvent aux jeunes lecteurs l’image d’un personnage « resté en enfance ». Mais, paradoxalement, son incapacité à franchir les seuils initiatiques en fait un excellent passeur, pour les autres…

Bécassine est un bel exemple de ce type de personnages. Elle apparait en 1905 dans le numéro un de La Semaine de Suzette puis dans les 27 albums qui constituent la série complète. Caumery écrit les textes, Pinchon en est le dessinateur.

Bien sûr une bécassine désigne une jeune fille naïve aussi drôle qu’inoffensive, une sotte en somme que l’on se doit de considérer avec amusement et condescendance. Mais notre Bécassine de papier est plus complexe que sa représentation réductrice habituelle et que l’usage stéréotypé du mot le laisserait trop vite supposer. Écoutons-la un instant s’auto-analyser : « Je suis comme ça : j’ai trop d’idées, j’en ai souvent plusieurs ensemble, et pas pareilles ; alors je fais des choses qui surprennent le monde. » Aussi faut-il éviter de tomber dans le piège d’une représentation trop lisse du récit et du personnage. Et s’intéresser à ce trop-plein d’idées.

L’âge des ratages

Bécassine est présentée comme engagée dans un processus classique qui voit la petite fille devenir jeune femme. Or, toutes ses cocasses mésaventures consistent à la montrer prise dans un tourbillon de ratages successifs. C’est sur ces ratages que repose la dynamique du récit… et la mythologie de Bécassine.

Gautier-Languereau, 2015
Gautier-Languereau, 2015

Ces ratages que le récit désigne sous le nom de « bêtises » parasitent le processus normal de socialisation ou de conformisation culturelle. C’est particulièrement vrai pour les premiers albums – L’enfance de Bécassine (1913) ou Bécassine en apprentissage (1919) – qui jouent sur ces étapes imposées mais « mal négociées » et en exploitent le détournement sur le mode comique.

On le sait, Bécassine passe particulièrement mal les seuils symboliques et ses apprentissages pratiques sont toujours incomplets. Pas nuls mais imparfaits, et comme en deçà des injonctions pratiques ou symboliques à dire ou à faire.

Elle apprend, en vérité, mais incomplètement ; elle a toujours un temps ou un cran de retard sur les normes de référence en usage, sur les autres et surtout sur ses petites lectrices, qui sont loin d’être toutes des petites filles modèles… Elle occupe ainsi la fonction du contre-exemple relatif, à son corps défendant, et non de l’anarchiste rebelle.

Ratage natif

L’album sème le désordre dans l’ordre des choses, dès la naissance de notre petite héroïne. Non seulement la petite « Labornez » – c’est son patronyme – voit le jour à Clocher-les-Bécasses, un bourg breton, mais elle vient au jour au moment même où sillonne le ciel « un fort passage d’oiseaux sauvages : oies, canards, bécasses ». À ces formes (douteuses) d’ensauvagement s’ajoutent une bouche presque inexistante et l’absence d’oreille. C’est donc incomplète et sauvageonne, mal finie, que la fillette Bécassine entre dans la vie et dans la fiction.

Vient le temps du baptême. Notre héroïne a été prénommée Annaïck par ses parents (Sainte Anne est la patronne des Bretons). Pourtant, elle va être débaptisée et rebaptisée…

En fait, le récit s’intéresse à une sorte de baptême parodique. L’oncle Corentin, le parrain, ne peut en effet s’empêcher de comparer le profil de sa filleule et la tête de ces fameuses bécasses qu’il aime à chasser, pour aussitôt regretter que le nez ridiculement petit de l’une ne soit pas comparable au bec de l’autre. Dans l’assistance, quelqu’un s’écrie : « C’est une vraie petite bécassine » – et tout le monde d’applaudir. Voilà notre oiselle enfermée dans le bestiaire des sots et des mots. Son nouveau nom dessine son nouveau destin.

Mais est-ce si évident ? S’agit-il d’une villageoise bretonne bornée, forcément bornée et/ou d’une toute petite fille qui advient naturellement dans une culture particulière dont les règles sont à apprendre, bon gré mal gré, comme pour tout un chacun et chacune ?

Ratage des initiations sexuelles

L’album propose une scène prémonitoire. Lors du mariage de la cousine Yvonne, Bécassine a beaucoup de mal à respecter les contraintes de la cérémonie : elle parle quand il faut se taire, répond à la place des mariés, bouscule les codes. Elle est peu « civilisée »… Elle passe ainsi à côté du rite des fleurs nuptiales : lorsque la mariée distribue aux jeunes filles et aux fillettes les fleurs d’oranger de son bouquet, selon l’usage, Bécassine, elle, s’amuse avec son ami Joël. Quand elle revient, il n’y a plus de ces fleurs qui, dit pudiquement le texte, portent bonheur.

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Or, depuis le XIXe siècle, tout le monde sait que la fleur d’oranger est le symbole de la virginité et de la fécondité indispensables pour faire un mariage réussi. Mais Bécassine ne semble pas avoir accès à ce type de logique symbolique. Elle confond les signes et les choses ; elle désymbolise le langage des choses et pragmatise le langage des mots. Elle demande alors une orange qu’elle peut manger, ravie d’avoir fait une si bonne affaire !

Jamais là où il faut, quand il le faut, Bécassine rate ainsi son entrée (trop précoce ?) dans le processus des apprentissages symboliques féminins et maternels ! Elle restera dans les marges de l’enfance et du célibat.

Ratage des initiations professionnelles

Dans Bécassine en apprentissage, notre petite héroïne va à la ville pour apprendre un métier. Au Palais des dames, chez Mme Quiquou, elle est employée comme vendeuse. Dans cet univers urbain, elle est totalement dé-placée et comme déracinée. Elle agit à contre-temps, elle « empitre » tout.

Sa culture première incorporée enfantine, villageoise et populaire résiste. Les codes culturels des « gensses de la vil » sont effectivement bien différents de ceux des « gensses de la kampagne ». Au village par exemple, l’interconnaissance locale est de règle. Aussi Bécassine s’étonne-t-elle que le patron de l’auberge à Quimperne la reconnaisse point. N’est-elle pas venue ici même, voici trois ans, un jour de marché !

La sottise (culturelle) de Bécassine consiste bien à transporter dans l’univers urbain des rapports sociaux propres à des petites communautés traditionnelles.

Le rapport de Bécassine au langage des autres semble représentatif de toutes ses difficultés. Elle n’est pas à l’aise dans la « rhétorique » des gens dont elle partage de gré ou de force la compagnie. Or, « le signe qu’on est chez soi », c’est à la fois « qu’on parvient à se faire comprendre sans trop de problèmes », mais aussi qu’on « réussit à entrer dans les raisons de ses interlocuteurs sans avoir besoin de longues explications », comme le dit Vincent Descombes dans Proust. Philosophie du roman). Elle est la reine du quiproquo et s’inscrit dans la riche lignée des Jean le Sot et autres benêts des contes facétieux de la littérature folklorique orale.

Chez Bécassine le travail interprétatif est très souvent parasité. Mme Bogozier envoie-t-elle sa servante au marché pour acheter des « légumes verts » ? Bécassine ne rapporte évidemment ni tomates, ni radis, etc. Elle met sens dessus dessous ordre figuré et ordre littéral : « J’pouvais t’y deviner moi ? Les carottes et les tomates, c’est rouge, les melons, c’est jaune… et Madame m’a commandé des légumes verts. » Charlot ou Laurel ne sont pas loin !

Réussites du ratage

Cette capacité à carnavaliser le monde, à le détraquer même, constitue sans doute aussi son attrait dans l’imaginaire des jeunes lecteurs. Rusée par hasard et comme ébahie par l’ordre du monde, elle est un peu comme le « trickster » des contes facétieux, le sot malin, le foufou qui dérange et s’arrange…

Mais ici il ne faut pas que le désordre prenne un caractère trop subversif et trop… attractif. C’est ainsi que lors de la distribution des prix, Bécassine réclame les dix francs destinés à l’élève la plus bête… et s’empresse d’ajouter qu’elle va donner cette pièce à la pauvre mère Jannick dont le mari a péri en mer.

L’album veille au grain et maintient l’ordre moral. Le dispositif idéologique doit rester sous contrôle, tout en ouvrant un espace narratif à la complicité voire à la fugace connivence du lecteur avec l’être au monde de Bécassine, héroïne éternellement mi-adulte, mi-enfant. Qui n’aurait pas mémoire de sa propre stupeur enfantine – plus ou moins tue – devant l’étrangeté du monde ?

Les enfants – petits ou grands… – ne finissent-ils pas par rire avec sympathie de l’ignorance assumée de Bécassine ? C’est ce qui s’appelle grandir, sans doute.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite:

  • Lecture d’enfance : grandir sans fin avec Tomi Ungerer

  • Apprendre à « grandir », un combat à mener avec Susan Neiman

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