Une étude publiée dans le BMJ Public Health prouve que la vaccination contre le Covid a provoqué une surmortalité mondiale ? C'est faux

Les vaccins contre le Covid-19, déployés massivement dès 2021, ont sauvé des millions de vies, selon les autorités sanitaires du monde entier. Pourtant, début juin, des médias et des internautes ont relayé sur les réseaux sociaux l'idée que la vaccination aurait alimenté une surmortalité, en déformant les conclusions d'une récente étude publiée dans le BMJ Public Health. Bien que l'étude elle-même ait suscité des critiques de certains experts, incitant le British Medical Journal à enquêter sur "la qualité de la recherche" menée, elle ne contient aucune affirmation de ce type. L'éditeur a également réfuté ces assertions dans une déclaration publique, tandis que des experts interviewés par l'AFP ont expliqué pourquoi une telle conclusion ne pouvait pas être tirée de l'étude.

"ÉTUDE : LES VACCINS COVID POURRAIENT AVOIR TUÉ UN MILLION DE PERSONNES PAR AN", écrit un internaute sur Facebook le 5 juin, ajoutant que la surmortalité "est restée proche de la barre du million, même un an après le lancement du vaccin en 2021, ce qui suggère qu'à long terme, les vaccins pourraient entraîner un plus grand nombre de décès que la pandémie COVID ne l'aurait fait autrement".

Les publications de ce genre sont nombreuses sur Facebook, mais aussi sur X, diffusées notamment par des personnalités opposées au vaccin contre le Covid. Hélène Banoun, dont d'affirmations trompeuses sur la pandémie ont déjà été démystifiées par l'AFP, écrit par exemple le 5 juin : "vaccins COVID ont probablement alimenté excès de mortalité". Son message, accompagné d'une photo d'un article du Daily Telegraph, a été partagé plus de 260 fois.

<span>Capture d'écran prise sur X le 17 juin 2024</span>
Capture d'écran prise sur X le 17 juin 2024

Ces allégations ont été relayées également en anglais, comme dans cette publication relayée plus de 4,2 millions de fois, mais aussi en bulgare notamment.

Tous les messages citent une étude publiée en ligne par le BMJ Public Health, une publication spécialisée en santé publique de la fameuse revue britannique, le 3 juin 2024, intitulée "Surmortalité dans les pays occidentaux depuis la pandémie de Covid-19 : estimations de 'Our World in data' de janvier 2020 à décembre 2022". Ses auteurs sont trois spécialistes en oncologie pédiatrique de deux hôpitaux néerlandais et un chercheur indépendant (archive).

Cependant, cette étude de douze pages n'établit pas la même conclusion que les publications trompeuses.

Ce que dit l'étude sur la surmortalité et la pandémie de Covid-19

Selon son résumé, les chercheurs néerlandais ont utilisé les données de la plateforme alimentée notamment par des chercheurs d'Oxford "Our World in Data" pour évaluer la surmortalité "comme une déviation entre le nombre de décès signalés dans un pays pendant une certaine semaine ou un certain mois en 2020 jusqu'en 2022 et le nombre de décès attendu dans le même pays pour cette même période dans des conditions normales" (archive).

La conclusion de l'étude est la suivante : "la surmortalité est restée élevée dans le monde occidental pendant trois années consécutives, malgré la mise en œuvre de mesures de confinement et de vaccins contre le Covid-19".

"Cela soulève de graves préoccupations. Les dirigeants gouvernementaux et les décideurs politiques doivent examiner en profondeur les causes sous-jacentes de la persistance de la surmortalité", analysent les auteurs.

Ils déplorent que "les gouvernements soient incapables de publier leurs données de décès avec une classification détaillée par cause, alors que ces informations pourraient aider à indiquer si l'infection par le Covid-19, les effets indirects des mesures de confinement, les vaccins contre le Covid-19 ou d'autres facteurs négligés jouent un rôle sous-jacent".

Ils ne dressent néanmoins pas de conclusion directe sur un lien de causalité entre la vaccination et la surmortalité, à l'inverse de ce qu'affirment les messages trompeurs sur les réseaux sociaux.

 

<span>Une employée d'une pharmacie d'Ajaccio prépare une dose de vaccin Covid le 5 octobre 2023</span><div><span>Pascal POCHARD-CASABIANCA</span><span>AFP</span></div>
Une employée d'une pharmacie d'Ajaccio prépare une dose de vaccin Covid le 5 octobre 2023
Pascal POCHARD-CASABIANCAAFP

Démenti des affirmations trompeuses par l'éditeur et les experts

Le 6 juin 2024, le groupe BMJ a publié une déclaration sur X (archive) affirmant que l'étude avait été mal interprétée. "Divers médias ont prétendu que cette étude impliquait un lien causal direct entre la vaccination contre le Covid-19 et la mortalité. Cette étude n'établit aucun lien de ce type".

"Bien que les chercheurs reconnaissent que des effets secondaires sont signalés après la vaccination, la recherche ne soutient pas l'affirmation selon laquelle les vaccins sont un facteur majeur de surmortalité depuis le début de la pandémie. Les vaccins ont, en fait, été essentiels pour réduire les maladies graves et les décès associés à l'infection par la Covid-19", ajoute le groupe BMJ.

<span>Capture d'écran prise sur X le 14 juin 2024</span>
Capture d'écran prise sur X le 14 juin 2024

A la suite à de nombreuses réactions à l'étude, le BMJ a annoncé le 13 juin 2024 qu'il "examinait la qualité de la recherche et le message" de cette dernière.

La revue médicale a aussi expliqué dans un communiqué de presse, dont l'AFP a été destinataire, qu'il allait ajouter à l'étude une "mention de préoccupation" (archive).

John P.A. Ioannidis, professeur de médecine au département de médecine de l'université américaine Stanford et épidémiologiste, a lui aussi confirmé à l'AFP le 13 juin 2024 que "les affirmations visant à attribuer la surmortalité spécifiquement aux vaccins est une extrapolation que n'ont pas développé les auteurs de l'article du BMJ, d'après ce que je peux lire".

"Je pense qu'au final, les vaccins ont sauvé de nombreuses vies dans l'ensemble : peut-être pas autant que certains le prétendent (...) mais je ne pense certainement pas qu'ils aient tué plus de personnes qu'ils n'en ont sauvé", a-t-il assuré.

L'hôpital pour enfants d'Utrecht se distancie des auteurs de l'étude

Dans son communiqué de presse, le groupe BMJ a aussi indiqué être en contact avec le Centre d'oncologie pédiatrique princesse Máxima, auquel sont affiliés trois des quatre auteurs, qui "a déjà annoncé qu'il enquêtait sur la qualité scientifique de cette étude" (archive).

Le 11 juin 2024, ce centre basé à Utrecht (Pays-Bas) a effectivement publié une déclaration indiquant prendre ses distances par rapport à l'étude (archive).

"Des questions sérieuses se sont posées concernant la publication", selon le centre, qui a dit "regretter profondément que cette publication puisse donner l'impression que l'importance des vaccinations est remise en question".

L'idée initiale de l'étude, rappelle l'hôpital pour enfants, "était d'examiner l'effet des mesures liées au Covid sur, entre autres, le taux de mortalité des enfants atteints de cancer dans les pays à faible revenu". Cependant, "au cours de l'étude, l'objectif a changé et s'est orienté dans une direction que nous avons jugée trop éloignée de notre expertise, qui est l'oncologie pédiatrique. Nous ne sommes pas des experts en épidémiologie, ni ne voulons donner cette impression".

La déclaration de l'hôpital conclut que "l'étude ne démontre en aucun cas un lien entre les vaccinations et la surmortalité, ce n'est pas la conclusion explicite des chercheurs. Nous regrettons donc que cette impression ait été créée".

Autre institution s'étant démarquée des auteurs de l'étude, même s'ils affirmaient avoir son soutien, la Fondation mondiale contre les cancers pédiatriques (World child cancer). Elle a publié le 12 juin un communiqué expliquant avoir été "à tort citée comme sponsor de cette publication" (archive).

Des critiques de l'étude sur les réseaux sociaux

L'étude néerlandaise a aussi été très critiquée sur les réseaux sociaux, comme dans ce thread X ou celui-ci de Jeffrey S. Morris, professeur de santé publique et de médecine préventive et directeur du département de biostatistiques de l'école de médecine de l'université de Pennsylvanie.

"Cet article ne fournit aucune preuve que les vaccins contre le Covid-19 aient augmenté la mortalité", a déclaré Jeffrey Morris à l'AFP le 13 juin 2024.

"Tout ce qu'ils [les auteurs de l'étude, NDLR] font, c'est démontrer que les décès en excès ne se sont pas arrêtés en 2020 mais ont continué en 2021-2022 'malgré les mesures de confinement et les vaccins', et concluent que 'cela soulève de graves préoccupations'"

"Ils ne fournissent aucune preuve directe quant au fait que les vaccins aient causé une surmortalité, encore moins qu'ils auraient pu en être la cause principale. Ils affirment simplement que la surmortalité pourrait être expliquée par une combinaison de cas de Covid, de conséquences des mesures de confinement, et des vaccins, puis spéculent sur les façons dont les mesures de confinement et les vaccins pourraient en principe conduire à une surmortalité, mais ne fournissent aucune preuve qu'ils l'aient fait", détaille encore Jeffrey Morris, regrettant par ailleurs que les auteurs "minimisent le rôle du Covid, qui est montré par de nombreuses autres publications, et même par leurs propres données, comme étant un facteur explicatif principal" de la surmortalité observée.

John Ioannidis estime quant à lui que l'étude est, "dans l'ensemble (...) bien faite", et recoupe les estimations de décès excédentaires déjà publiées dans un article du PNAS ("Proceedings of the National Academy of Sciences"), une revue à comité de lecture de l'Académie nationale des sciences américaine.

Cet article du PNAS mentionné par le professeur de médecine s'intitule "Variabilité des morts excédentaires dans des pays à différente vulnérabilité de 2020 à 2023" et a été publié en novembre 2023 (archive).

Il distingue principalement deux groupes de pays : ceux à revenus élevés, avec peu de pauvreté et sans grandes inégalités de revenus, où peu ou pas de décès excédentaires (voire un déficit de décès) ont été enregistrés entre 2020 et 2023, et les autres pays à revenus moins élevés, ou avec une proportion substantielle de personnes en situation de pauvreté ou d'importantes inégalités de revenus, où il y a eu une "surmortalité très importante pendant cette période".

"Ce que nous voyons ici, c'est l'avantage (ou le désavantage) d'un système de santé qui peut (ou ne peut pas) avoir des ressources, être fonctionnel et protéger ceux dans le besoin. Les pays vulnérables et leurs systèmes de santé (dont font partie les États-Unis aussi) ont été déstabilisés par la pandémie et/ou les mesures sanitaires liées à la pandémie", développe John Ioannidis.

"Je pense que le défi réside dans l'interprétation des données de surmortalité. L'article du BMJ propose une discussion globalement équilibrée à propos des nombreux facteurs potentiels contribuant à expliquer la surmortalité, et dont il est très difficile, voire impossible, de déterminer la contribution relative à partir de ce type de données. Beaucoup de facteurs tendent à coexister, rendant la tâche encore plus difficile", a-t-il ajouté.

La surmortalité observée depuis 2020 dans le monde est un sujet récurrent de désinformation, sur lequel l'AFP Factuel a souvent travaillé, notamment dans cet article, ou encore celui-ci.

Selon l'ONU, elle est principalement due au Covid lui-même, que ce soit directement (les personnes atteintes mortellement par le virus) mais aussi indirectement, par la déstabilisation majeure du système de santé que la crise sanitaire sans précédent a engendré dans le monde entier.

27 juin 2024 Corrige le nom de la revue, BMJ Public Health et non BMJ tout court 18 juin 2024 Met à jour les métadonnées de l'article