Snobé par les oppositions et les syndicats, le Conseil national de la refondation s'annonce compliqué

François Bayrou, leader du MoDem, qui doit présider le Conseil national de refondation et le président Emmanuel Macron, le 21 juin 2022 à l'Elysée, à Paris - Ludovic MARIN © 2019 AFP
François Bayrou, leader du MoDem, qui doit présider le Conseil national de refondation et le président Emmanuel Macron, le 21 juin 2022 à l'Elysée, à Paris - Ludovic MARIN © 2019 AFP

Ni l'opposition - qu'elle soit de droite ou de gauche -, ni les syndicats (pour l'essentiel)... et certaines figures de la majorité se font déjà porter pâles. Le gouvernement ouvre dans tout juste une semaine son Conseil national de la refondation mais il semble bien que personne n'en veuille.

En effet, tandis que la séance inaugurale doit se tenir jeudi prochain au centre d'entraînement du XV de France de rugby à Marcoussis dans l'Essonne, l'exécutif a jusqu'ici essuyé plaquage sur plaquage. Au point qu'on se demande qui voudra bien faire le déplacement, en-dehors des membres du gouvernement, de ses soutiens politiques directs et de quelques experts.

Larcher dégaine

Annoncé avant la conclusion des législatives par Emmanuel Macron, le Conseil national de la refondation - soit CNR en abrégé, un sigle renvoyant à la fédération des forces de la résistance opérée par Jean Moulin sous l'Occupation, grandiloquence qui avait déjà fait tiquer - se veut ambitieux. L'organe est censé faire plancher ses participants sur quelques-uns des grands enjeux qui travaillent le pays et afin de dessiner les contours de son avenir. Élisabeth Borne a listé lors d'un point-presse, au sortir du séminaire gouvernemental de mercredi: "le plein emploi, l'école, la santé, le bien-vieillir, la transition écologique".

Le Conseil national de la refondation voit encore son importance rehaussée par le contexte qui l'entoure, au moment où le croisement de l'urgence climatique et des tensions géopolitiques menacent d'accoucher d'une crise énergétique et d'une catastrophe sociale. Mais le rendez-vous, certes roboratif, ne fait pas recette.

Signe particulièrement saillant de ce vaste désaveu: le deuxième personnage de l'État lui-même lui a opposé une fin de non-recevoir. Dans une lettre adressée le 26 août au chef de l'État, et transmise au Figaro, Gérard Larcher, le président du Sénat a d'abord appelé au "respect des prérogatives institutionnelles de chacun".

"Je pense que cette instance ne peut parvenir à une rénovation de la démocratie à laquelle vous aspirez", a-t-il jugé.

"Les mécanismes de démocratie participative peuvent contribuer à éclairer la représentation nationale, mais ils ne peuvent en aucun cas s’y substituer", a-t-il ajouté, avant de préciser: "Vouloir réunir dans une même instance des parlementaires, seuls constitutionnellement habilités à voter la loi et contrôler l’exécutif, et des représentants de la société civile (…) ne peut aboutir qu’à une confusion des rôles".

Irrition générale à LR

Cette crainte de voir l'exécutif ignorer une fois de plus le Parlement - alors que l'Élysée doit de surcroît organiser un Conseil de défense énergétique entre ses murs vendredi - est au coeur de la controverse. Dans sa famille politique, Gérard Larcher a d'ailleurs été devancé par Olivier Marleix, patron des députés Les Républicains, qui déclinait déjà l'invitation dans un entretien accordé en juillet au JDD.

"Il est hors de question de participer à tout ça. Que le président de la République fasse le travail institutionnel qui doit être le sien, il est gardien des institutions, et qu'il respecte le Parlement que les Français ont désigné".

Au cours de l'été, son homologue du Sénat, Bruno Retailleau, que nous citions ici, a d'ailleurs dénoncé des "bidules macroniens pour contourner et affaiblir le Parlement".

Le RN y voit un "artifice de communication"

"Bidules" toujours mais au Rassemblement national cette fois. Car parallèlement à LR, la principale force d'opposition de l'hémisphère droit de l'Assemblée nationale n'ira pas non plus à Marcoussis.

"On ne participera pas, c'est une escroquerie, c'est encore un machin de plus, un bidule de plus en France. Il y a des institutions, nous venons d'être élus, il y a 577 députés qui sont là pour faire leur boulot", a évacué le 22 juillet la députée RN élue dans le Var, Laure Lavalette, comme l'a rappelé ici TF1.

Mais à dire vrai, elle ne faisait que renouveler la position exposée dès le début du mois de juin par Marine Le Pen. Le 2 juin dernier, lors d'une conférence de presse, il n'était pas encore question d'un "bidule" pour celle-ci mais elle raillait déjà un "joujou".

"Nous ne participerons pas au joujou d’Emmanuel Macron, à sa dernière lubie dont l’objectif en réalité est de contourner l’Assemblée nationale".

Avant d'appuyer le trait le lendemain, brocardant "un énième artifice de communication qu'Emmanuel Macron a trouvé pour faire croire qu'il changera sa politique et sa manière de gouverner".

Les insoumis ne veulent pas de "blabla"

Tout sépare le Rassemblement national et les composantes de la NUPES sauf une chose: leur refus de se prêter au Conseil national de refondation. Le 26 août dernier, à 600 kilomètres environ des bureaux du Palais du Luxembourg où Gérard Larcher mettait au même moment la dernière main à son courrier au président de la République, Jean-Luc Mélenchon a profité des "Amfis" de la France insoumise pour signifier qu'il ne faudrait pas compter non plus sur la présence de sa formation, comme l'a noté ici France Bleu.

"Il n'y a pas d'arrangement possible" avec le gouvernement, a-t-il lancé à la tribune dressée du côté de Châteauneuf-sur-Isère, moquant à travers ce CNR l'épisode-pilote de la "saison 2 du grand blabla". La saison 1 renvoyant, selon cet amateur du feuilleton Un gars, une fille, à la Convention citoyenne pour le climat et au "Grand Débat" initié dans le sillage du mouvement des gilets jaunes.

L'ensemble de la Nupes sur la même ligne

Le Parti socialiste n'a pas non plus été convaincu. Mardi, Patrick Kanner, qui préside le groupe PS au Sénat, a décrit auprès de l'AFP un "objet politique non-identifié", redoutant une "confusion de légitimité entre démocratie participative et démocratie représentative". Le Bureau national doit encore arrêter définitivement le boycott du parti, lors de sa réunion prévue pour mardi prochain.

Cité ici par L'Obs, Ian Brossat s'est quant à lui chargé de fermer la porte communiste au nez du gouvernement:

"Nous ne voulons pas cautionner une opération qui vise à contourner le Parlement".

Europe Écologie - Les Verts, alors? Non plus. Yannick Jadot, eurodéputé et leader d'EELV, a tancé mercredi sur les ondes de franceinfo "un énième comité dont personne ne sait comment il est structuré, ce qu'il va donner, qui contourne le Parlement et le Conseil économique, social et environnemental". La veille, prenant la parole après une séance de la direction de son mouvement, Sandra Regol, députée élue dans le Bas-Rhin et secrétaire nationale adjointe d'EELV, a expliqué pour sa part à l'AFP:

"Si c'était une véritable rencontre de travail on y serait allés. Mais là ça résonne plutôt comme un outil de communication. On ne voyait pas l'intérêt de s'y rendre".

"Mascarade", "escroquerie": les syndicats rechignent

La pêche est à peine meilleure côté syndical pour le gouvernement. Ainsi, si le sommet de l'État devrait bien retrouver les représentants de la CFDT et de la CFTC à Marcoussis, FO réserve encore sa réponse. La CGT devrait faire faux bond en revanche. Céline Verzeletti, qui participe à la direction de la Confédération, a pointé une "mascarade de dialogue", et le syndicat proposera à ses militants de pratiquer une politique de la chaise vide, lors d'un rendez-vous lui aussi prévu mardi.

Enfin, il y a ceux qui viennent et qui n'en pensent pas moins. Ou en pensent encore plus de mal. C'est le cas du président de la CFE-CGC. Même si François Hommeril a confirmé auprès de franceinfo mercredi que le syndicat des cadres serait bien là jeudi prochain, il a estimé:

"Ce Conseil national de la refondation, ça fleure bon l'escroquerie".

Borne amère

Certainement échaudée par cette avalanche de refus mais apparemment pas abattue, la Première ministre a indiqué ce jeudi auprès de la Matinale de France Inter que "la porte resterait ouverte" aux invités qui choisiraient finalement de passer une tête. Élisabeth Borne a toutefois paru amère: "Je m'interroge. Est-ce que, dans la période actuelle où on fait face à des défis considérables (...) est-ce que c'est naturel de refuser la discussion avant même qu'elle n'ait commencé?"

"Je trouve un peu paradoxal de refuser la discussion. C'est important que l'on puisse partager les diagnostics, discuter des objectifs", a-t-elle encore plaidé.

Nul n'est prophète en son pays, et il faut croire qu'Élisabeth Borne n'est pas forcément prophétesse en sa majorité en ce qui concerne sa majorité elle-même. Édouard Philippe, poids lourd de ces familles du centre qui constituent le socle de l'exécutif en sa qualité de président d'Horizons et d'ex-chef du gouvernement, s'est lui aussi fait excuser pour Marcoussis d'après une information de franceinfo. Mais l'excuse en question est cependant solide: il sera alors en déplacement au Québec.

Un rendez-vous qui "vaut quand même le coup"

Devant cette vague de rejets, le gouvernement serait-il mieux avisé de renoncer? Non, selon Matthieu Croissandeau, notre éditorialiste politique, ce jeudi matin dans nos studios:

"Certes, ça a été mal lancé, mal vendu. Quand on veut faire quelque chose de différent, il faut mieux commencer à en parler avec tout le monde. Et en France, ces grands-messes n’ont pas forcément laissé de grands souvenirs. Pourtant, à une époque de crise démocratique, où les taux d’abstention sont absolument terribles, essayer d’élaborer différemment, ça vaut le coup de réfléchir".

"Mais chacun doit oublier ses arrière-pensées et là, c’est loin d’être évident", a observé notre journaliste.

Article original publié sur BFMTV.com