La série "Hippocrate" de Canal+ racontait la crise à l’hôpital avant la mission Flash de Macron

L'acteur Bouli Lanners, dans le rôle du chef de service des urgences Olivier Brun (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)
L'acteur Bouli Lanners, dans le rôle du chef de service des urgences Olivier Brun (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)

L'acteur Bouli Lanners, dans le rôle du chef de service des urgences Olivier Brun (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)

SÉRIES - Une métaphore sans équivoque d’un “hôpital qui s’abime, se noie”, et de soignants débordés qui ne peuvent “qu’écoper”. C’est avec ces mots que Thomas Lilti, médecin généraliste avant de devenir réalisateur, décrivait la saison 2 de Hippocrate au moment de sa diffusion sur Canal+.

Un an plus tard, alors que les recommandations d’une mission flash sur les urgences hospitalières - commandée par le président de la République - viennent d’être retenues par la Première ministre Élisabeth Borne, on ne peut s’empêcher d’y repenser. Et de conseiller à ceux qui ne comprennent pas l’ampleur de cette crise de regarder les huit épisodes, toujours disponibles sur myCanal.

Car si Thomas Lilti avouait “douter qu’un président de la République déclare un jour: ‘Dis donc, j’ai vu le dernier Lilti, il faut qu’on change tout pour l’hôpital !’”, dans un entretien à Télérama, reste que sa série - très réussie - “peut devenir un outil de dialogue”: “Je reçois des témoignages de soignants qui me disent que leurs proches ont pu avoir une meilleure appréhension de leur travail grâce à mes films (...) C’est déjà beaucoup.”

La saison 2 d’Hippocrate s’ouvre sur une catastrophe: c’est l’hiver, les hôpitaux sont submergés, une canalisation saute et inonde le service des urgences de l’hôpital Poincaré. Les soignants comme les malades se replient alors en médecine interne, où travaillent Chloé (Louise Bourgoin), Hugo (Zacharie Chasseriaud) et Alyson (Alice Belaïdi), les jeunes héros de la saison 1.

Écrite et en partie tournée avec la crise de la Covid-19, elle montre “un service au bord de l’implosion. Un hôpital déjà en souffrance où le moindre accroc peut se transformer en catastrophe. C’est violent, douloureux, mais c’est aussi ce qui fait la puissance de ce métier”, assurait Thomas Lilti lorsqu’on le rencontrait en visio en mars 2021. Le réalisme du monde hospitalier, le réalisateur le connaît bien. Avant de se tourner vers le cinéma avec Médecin de campagne ou Première année, il a été médecin généraliste.

Et alors que le premier confinement interrompait brutalement le tournage de cette saison dans une aile désaffectée de l’hôpital Robert-Ballanger à Aulnay-sous-Bois, le cinéaste n’a eu qu’à “pousser deux portes” pour prêter main forte en tant que médecin bénévole. “La première chose à laquelle j’ai assisté quand j’ai repris à l’hôpital, c’est le tri des patients”, racontait-il. ”Ça a été terrible pour moi, et ça l’est pour tous les soignants. Comment on décide? Sur quels critères? Le tri fait partie de la vie hospitalière et ce n’est pas anodin.”

Même si le Covid-19 n’en est pas la raison - l’épidémie n’est évoquée que dans le 8e et dernier épisode réécrit en cours de route - cette lourde tâche du tri des patients est évoquée au travers d’un épisode. Alors que de très nombreuses victimes d’une intoxication au monoxyde de carbone affluent, les internes ne pourront envoyer que trois patients dans un caisson hyperbare, qui permet principalement d’accroître l’oxygénation des tissus. Et ils devront porter sur leurs épaules la charge de ces choix.

Aujourd’hui, parmi les 41 recommandations de la mission flash, le docteur François Braun, chef de pôle au CHR de Metz-Thionville et président de Samu-Urgences de France, préconise de “réguler les admissions”, soit avec un “triage paramédical à l’entrée” des urgences, soit par une “régulation médicale préalable systématique” par le standard téléphonique du Samu.

Le rapport suggère même de limiter par endroits l’accès aux seules “urgences vitales”, en particulier la nuit, cette “suspension d’activité partielle” devant permettre de “mutualiser les moyens de plusieurs services sur un seul site”.

Karim Leklou (Arben Bascha) et Zacharie Chasseriaud (Hugo Wagner) (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)
Karim Leklou (Arben Bascha) et Zacharie Chasseriaud (Hugo Wagner) (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)

Karim Leklou (Arben Bascha) et Zacharie Chasseriaud (Hugo Wagner) (Photo: Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+)

Soigner dans “l’urgence permanente”

À part dans le calme oppressant de l’étroit caisson hyperbare - qui est un lieu symbolique de cette saison 2 - le bruit, le stress, l’urgence ne s’arrêtent jamais dans les 8 derniers épisodes de la série. Au flux incessant des patients et au manque de matériel ou de place, s’ajoute un nouveau chef des urgences, le docteur Brun (incarné par Bouli Lanners), médecin investi et charismatique, mais aussi ultra exigeant et au management parfois brutal.

“L’institution va trop vite”, commentait le réalisateur. “Le système fait qu’on n’a pas le droit de ne pas être à la hauteur quand on est jeune médecin. Et la peur de décevoir, de mal faire, de se tromper ont tendance à empêcher le dialogue et la parole”. Et quand l’hôpital est en crise, les conditions de travail sont d’autant plus difficiles: “Ce qui fait souffrir les soignants, c’est surtout de ne pas pouvoir bien faire leur travail. C’est ça le sentiment le plus douloureux”.

À travers les personnages de Hugo ou Igor dont la grande souffrance psychologique les conduit à des drames, Thomas Lilti - qui a déjà signé pour une saison 3 - illustre aussi le mal être des soignants. “L’hôpital public ne prend pas soin de nos soignants”, soufflait-il, “or quand on ne prend pas soin de ses soignants, on ne prend pas soin de ses malades”.

Là encore cela fait écho aux recommandations de la mission flash qui, en plus de bras supplémentaires, réclame des efforts budgétaires pour mieux payer les personnels hospitaliers, avec une revalorisation du travail de nuit ainsi qu’une prime pour les équipes des urgences psychiatriques, pédiatriques et gynécologiques. Et idem pour les médecins libéraux à la régulation et en consultation. Élisabeth Borne a depuis confirmé ce “complément de rémunération”.

Parce que ces épisodes d’Hippocrate ”épousent les secousses majeures” subies par l’hôpital ces dernières années, les acteurs Alice Belaïdi, Louise Bourgoin, Karim Leklou ou encore Bouli Lanners assuraient que le tournage leur avait tous fait “prendre conscience de l’urgence permanente” dans laquelle exercent les soignants et “ouvert les yeux sur l’effondrement d’un système”. Pourvu que le ou la future ministre de la Santé, qui doit succéder à Brigitte Bourguignon dans les jours qui viennent, ait déjà fait de même.

À voir également sur Le HuffPost: Ces soignants en ont marre du bla-bla face à la crise de l’hôpital

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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