Présidentielle au Brésil : même si Bolsonaro perd face à Lula, son influence perdurera

Le député fédéral de droite et candidat à la présidence Jair Bolsonaro, salue les partisans lors d’un rassemblement à l’aéroport Afonso Pena à Curitiba, au Brésil, le 28 mars 2018. - Bolsonaro, qui a fait à plusieurs reprises l’éloge de la dictature militaire brésilienne qui a duré deux décennies, a raillé Lula, le qualifiant de « bandit », et l’a mis au défi à Curitiba de voir « qui peut faire sortir le plus de gens dans la rue sans les payer. » (Photo par Heuler Andrey / AFP)
HEULER ANDREY / AFP Le député fédéral de droite et candidat à la présidence Jair Bolsonaro, salue les partisans lors d’un rassemblement à l’aéroport Afonso Pena à Curitiba, au Brésil, le 28 mars 2018. - Bolsonaro, qui a fait à plusieurs reprises l’éloge de la dictature militaire brésilienne qui a duré deux décennies, a raillé Lula, le qualifiant de « bandit », et l’a mis au défi à Curitiba de voir « qui peut faire sortir le plus de gens dans la rue sans les payer. » (Photo par Heuler Andrey / AFP)

BRÉSIL - « Bolsonaro va peut-être disparaître de la scène politique, mais le bolsonarisme non ». Matthieu Trouvé, maître de conférences en histoire contemporaine à Sciences Po Bordeaux, explique au HuffPost que cette idéologie d’extrême droite soutenue par les conservateurs et les évangéliques, a déjà gagné. Et ça, quel que soit le résultat ce dimanche 30 octobre du second tour de la présidentielle brésilienne.

Le président sortant a réussi à forcer un second tour face à Lula, candidat de gauche du Parti des Travailleurs. Grand favori des sondages avant le premier round le 2 octobre, l’ancien chef de l’État (2003-2011) est arrivé en tête avec 48 % des voix. Bien que Jair Bolsonaro ne soit arrivé qu’en deuxième position avec 43 % des suffrages, l’écart de cinq points entre eux les deux rivaux est beaucoup plus faible que ce que les sondages affichaient.

Le match devrait de nouveau être serré ce dimanche entre Lula et Bolsonaro même si les sondages donnent unanimement une avance à Lula avec 52 à 53% des intentions de vote. Mais qu’il gagne ou perde le sprint final, Bolsonaro continuera d’influencer la politique brésilienne.

Emprise du système politique

En plus de se hisser au second tour, le président sortant est en effet parvenu à faire élire un grand nombre de ses proches au Parlement le 2 octobre. En remportant 99 sièges sur 513 à la chambre basse du Congrès brésilien, soit trois fois plus qu’en 2017, le Parti libéral de Bolsonaro a donné à l’extrême droite son meilleur résultat depuis plus de quarante ans.

Au Sénat, le Parti libéral (PL) de Bolsonaro a obtenu 14 sièges contre seulement 8 pour le Parti des travailleurs (PT) de Lula et devient la première formation à la chambre haute. L’extrême droite progresse aussi parmi les gouverneurs et assemblées régionales du pays.

Il y a une « emprise du bolsonarisme sur le système politique brésilien » , affirme au HuffPost Juliette Dumont, maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine. La chercheuse ajoute que Bolsonaro a nommé de nombreux militaires dans la haute administration fédérale avec qui Lula, s’il est élu, devra forcément négocier pour former un nouveau gouvernement.

Cette omniprésence institutionnelle est rendue possible par « des forces conservatrices très importantes qui le soutiennent et sont presque fanatisées », ajoute Matthieu Trouvé qui rappelle que le dirigeant est surnommé « le mythe » par ses sympathisants.

Un socle politique hétéroclite

Parmi eux, les évangéliques, qui sont passés de 5 % à plus de 30 % de la population en moins de trois décennies. Les églises évangéliques ont ainsi acquis une influence politique et médiatique majeure ces dernières années, enracinant dans la société une morale religieuse et des valeurs conservatrices. D’autant que le président Bolsonaro leur a donné un accès privilégié « aux ondes de radio et a permis des défiscalisations sur les télévisions évangéliques », explique Juliette Dumont.

Il reçoit aussi le soutien du puissant lobby des armes après avoir fait de la libéralisation du port est une priorité pour le dirigeant. Conséquence : « Le nombre d’armes en circulation a été multiplié par quatre en quatre ans. L’idée de l’utilisation de la violence pour défendre ses droits s’est beaucoup répandue dans la société brésilienne », poursuit l’historienne. Les éleveurs bovins et les cultivateurs de soja sont aussi largement derrière lui, car favorisés par l’agrobusiness promu par Bolsonaro aux dépens de la législation environnementale et de la déforestation.

Jair Bolsonaro a aussi su séduire le peuple en piquant l’image du président des pauvres qu’entretenait Lula, premier chef d’États issu des classes populaires mais visé par les scandales de corruption. « Il cultive son image d’homme médiocre qui assume parler mal, dire des gros mots, ne pas être quelqu’un d’instruit et cultivé », analyse la chercheuse. L’extrême droite a aussi su se saisir de la grogne sociale, notamment lors des manifestations de 2013 contre la hausse du prix des transports.

Le bolsonarisme sur les réseaux sociaux

Ainsi, malgré le bilan « catastrophique du président » marqué par des coupes dans les dépenses publiques, une gestion désastreuse de la crise sanitaire, ou encore une accélération de la déforestation, les Brésiliens continuent de le soutenir, abonde Matthieu Trouvé. « Ses partisans sont convaincus qu’il est le seul à pouvoir sortir le Brésil des crises » économique et sociale que le pays traverse, confirme Juliette Dumont.

Le bolsonarisme a infusé dans la société aussi grâce aux réseaux sociaux. Au Brésil, 80 % de la population à WhatsApp ou Telegram et plus de 40 % des Brésiliens ne s’informent que sur ces médias. Cela représente « une puissance de frappe et de nuisance qui va perdurer au-delà d’une éventuelle défaite de Bolsonaro », ajoute la chercheuse.

Et s’il gagne ? « Ce serait une catastrophe pour le Brésil et une accélération de la ’fachisation’ de la société et politique brésiliennes », répond Juliette Dumont. Faut-il encore que Bolsonaro reconnaisse sa défaite. « Ça fait un an qu’il explique que s’il ne gagne pas, c’est qu’il y aura eu une manipulation électorale » , ajoute-t-elle craignant un « nouvel épisode du Capitole  (invasion par les partisans de Trump en janvier 2021 NDLR) » et une escalade de la violence.

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