Pourquoi "Le Petit frère" est la BD la plus bouleversante de l'année

Une case de la BD
Une case de la BD

Rarement une bande dessinée aura été aussi émouvante, et aura plongé le lecteur dans un tel état de sidération. Le Petit frère, nouvel opus de JeanLouis Tripp, le cocréateur de Magasin Général, fait couler les larmes de tous ses lecteurs, depuis sa sortie début mai. L'auteur y raconte un souvenir personnel, la mort en 1976 de son petit frère, percuté par un chauffard sur la route des vacances.

"Ceux qui l'ont lu sont généralement en état de choc, ce qui est un peu perturbant pour moi, parce que je ne le suis plus", précise à BFMTV le dessinateur. "L'intensité des réactions me dépasse un petit peu. J'essaye toujours de faire le meilleur bouquin possible, mais je n'avais pas l'impression avec Le Petit frère d'avoir fait un truc qui déclenche autant de choses."

Ses confrères, mais aussi des éditeurs concurrents l'ont contacté pour le remercier. "J'ai aussi une lectrice qui m'a écrit une lettre absolument magnifique. Elle aussi a perdu assez jeune un être cher. Elle m'a dit que j'ai suivi la méthode du kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer les porcelaines avec de l'or. C'est la résilience: c'est faire quelque chose de beau avec quelque chose de brisé. J'ai trouvé ça très beau comme image."

"Mon deuil est terminé"

Plongé depuis quelques années dans Extases, récit autobiographique où il raconte sa quête d'une sexualité épanouie à plusieurs dans une société prisonnière de ses tabous, JeanLouis Tripp n'avait pas prévu de raconter cette histoire. "Extases a ouvert la porte au Petit frère. À partir du moment où j'ai commencé à raconter des sujets intimes, j'ai senti que c'était un domaine où j'étais à l'aise."

L'histoire du Petit frère commence un soir d'août 1976. JeanLouis Tripp a 18 ans. Il joue avec son frère cadet, Gilles, 11 ans, lorsqu'il lâche sa main. L'enfant est alors fauché par une voiture, qui prend aussitôt la fuite. Transporté à l'hôpital, le garçon succombe à ses blessures quelques heures plus tard. Pour JeanLouis Tripp, hanté par la culpabilité, un difficile parcours de deuil commence.

"Ça fait longtemps que mon deuil est terminé", précise-t-il. "Si j'ai pu faire Le Petit frère, c'est précisément parce que j'ai le recul nécessaire pour pouvoir raconter ça sans être dans une bouillie émotionnelle. C'est un bouquin qui a été plutôt doux à faire, parce que pendant deux ans, j'ai un peu vécu dans la compagnie de mon frère."

"Se reconnecter à l'émotion de l'époque"

Mais dessiner le drame, c'est le revivre sous une autre forme. La scène de l'accident a pourtant été "assez facile à faire", avoue le dessinateur: "Je me suis demandé si je n'avais pas fait tout ce bouquin pour la dessiner. C'est la seule image que je n'ai pas vue. C'est arrivé si vite. J'ai juste vu la voiture arriver et j'ai senti sa main qui partait. Quand je me suis retourné pour regarder, il était sur le sol à 25 mètres et la bagnole était en train de partir."

"Le premier travail, c'est de se reconnecter à l'émotion de l'époque, de plonger dans ses souvenirs. À certains moments, c'était difficile, mais c'était ponctuel, notamment quand je parlais avec ma mère [de cette BD]. Quand je la voyais bouleversée par ce que je racontais, ça me faisait quelque chose. Puis il y a eu une distance. Je n'ai pas passé deux ans effondré sur ma table à dessin en larmes!"

Le lecteur, lui, est dans cet état en lisant Le Petit frère. Chaque page est construite pour lui faire ressentir la douleur des personnages. "J'ai essayé de me connecter à mes émotions de l'époque et de les retranscrire de la manière la plus subtile possible. Quand je veux faire ressentir ce qui a été mon état au moment où j'apprends la mort de mon frère, à l'hôpital, ça passe par la couleur, des images éclatées..."

Lors de la veillée funèbre et de l'enterrement du petit frère, sans doute les scènes les plus bouleversantes du livre, JeanLouis Tripp a privilégié les grandes cases pour ralentir le temps. "C'était interminable. Je me sentais dans un état qui n'était pas la réalité. Je n'arrivais pas à réaliser ce qui se passait. J'ai voulu retranscrire cette sensation." Le dessinateur va continuer d'explorer ses sensations passées: son prochain livre portera sur son enfance et la figure de son père.

Le Petit frère, JeanLouis Tripp, Casterman, 344 pages, 28 euros.

Article original publié sur BFMTV.com

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