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Pénurie, gilets jaunes, 80 km/h… le pouvoir néglige-t-il les automobilistes ?

Photo d'illustration (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)
Photo d'illustration (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Au sein du gouvernement, certains reconnaissent avoir minimisé la crise des carburants qui touche le pays actuellement. Un manque de prise en compte qui rappelle de précédentes crises liées à des mesures concernant l'automobile.

Emmanuel Macron a-t-il un problème avec l'automobile ? Avant la pénurie de carburants qui touche la France actuellement, il y a eu la crise des gilets jaunes, née d'une hausse des taxes sur le carburant et à laquelle le gouvernement a mis plusieurs semaines à répondre ou encore le passage à 80 km/h, sur lesquels de nombreux départements sont revenus, face à l'impopularité de la mesure.

"Un fossé entre Paris, où vivent les ministres, et le reste de la population"

Des crises auxquels l'exécutif a mis du temps à répondre, reconnaissant à chaque fois ne pas avoir vu venir la crise. "Nous n'avons pas été assez réactifs", reconnaît déjà un ministre auprès de BFMTV tandis qu'une conseillère ministérielle estime que le gouvernement "a merdé, a minimisé" l'importance de la pénurie de carburants, auprès de France Info. "On a eu aucune empathie" enfonce ainsi un conseiller ministériel toujours auprès de la radio publique.

"Quand les conseillers disent qu'il y a un manque d'empathie, c'est surtout un manque de vécu sur l condition de vie des gens. Il existe un fossé entre les grandes villes, surtout Paris, où vivent les conseillers ministériels, les ministres, et le reste de la population. L'incompréhension autour de l'automobile marque une rupture entre ceux qui vivent hors des villes, et ceux qui sont dans les grandes villes. Le dialogue est rompu entre les 2", nous détaille Philippe Moreau-Chevrolet spécialiste de communication politique et enseignant à Science Po.

Quand l'exécutif se crashait sur les 80 km/h

En juin 2018, alors que le mouvement des gilets jaunes n'est pas encore né, Emmanuel Macron et Edouard Philippe atteignent leur record d'impopularité de l'époque. Dans son baromètre politique, Odoxa décrypte que "c’est clairement sur les 80km/h que l’exécutif a fracassé sa popularité. En effet, les trois quarts des Français (74%) sont opposés à la limitation à 80 km/h, estimant qu’il s’agit d’une mesure 'technocrate' (73%) et 'inutile', une mesure perçue comme "imposée 'd’en haut' qui s’applique sans discernement et sans raison valable à 'la France d’en bas'".

Dans un premier temps, Edouard Philippe se dit "prêt à assumer l’impopularité" de sa mesure, avant que, à l'issue du mouvement des gilets jaunes et un an après la mise en place des 80 km/h, la décision de maintenir la limitation soit laissée aux départements.

"Un visa vers l'emploi et un marqueur d'émancipation menacé"

"Pour environ 70% des Français, il y a une 'dépendance' à l'automobile, qui est un marqueur d’émancipation et un visa vers l’emploi. Dans les zones périphériques, l'automobile a un rôle émancipateur, et de non assignation aux transports en commun, qui souvent n'existent pas. C'est ce rôle qui se retrouve menacé lors de ces différentes mesures", nous explique Mathieu Flonneau, historien de l’urbain, des mobilités, des routes et de l’automobilisme, enseignant-chercheur à l’université Paris I et auteur de "En tous sens. Circuler, partager, sécuriser" aux éditions Loubatieres.

Selon un sondage CSA Research réalisé en février dernier pour Le Parisien, 84% des Français ne sont pas prêts à se passer de leur voiture définitivement. Dans les communes rurales, ce pourcentage monte même à 92%.

"Une réaction méprisante vis-à-vis des Français qui ont besoin de leur auto"

"Il y a un décalage entre deux France, métropolitaine et rurale, et une vision qui tend à ne pas considérer que des intérêts économiques, d'usages et familiaux sous-tendent l'usage de la voiture. Il y a une réaction parfois méprisante, voire condescendante d'une partie de la France vis-à-vis des Français qui ont besoin de leur automobile", poursuit l'enseignant chercheur.

Une vision de l'automobile de la part du pouvoir qui serait dépassionnée. "On traite la question de l'automobile d'un point de vue uniquement budgétaire, sans prendre en compte l'aspect sociétal. Sur l'augmentation de la taxe carbone, à l'origine du mouvement des gilets jaunes, c'est vu par le pouvoir sous l'angle 'les statistiques montrent que les gens peuvent payer, donc c'est bon', sans prendre en compte le ressenti de la population. On ne voit pas l'aspect cadre de vie, niveau de vie, autour de l'automobile, d'autant que la dépendance à la voiture s'est aggravée avec la disparition des services publics", prolonge Philippe Moreau-Chevrolet.

"Une vision statistique des territoires, et non plus humaine"

Un manque de prise en compte de la part du pouvoir que le spécialiste de la communication politique explique par la fin de la décentralisation. "L'ignorance de ces questions vient de la recentralisation du pouvoir, amorcée sous Emmanuel Macron, et qui a fait perdre la connexion avec les territoires. On n'a plus qu'une vision statistique des territoires, et non plus humaine. Il n'y a plus de dialogue entre territoires et villes. La décentralisation avait eu le mérite de créer lien, une connexion avec gens qui étaient dans le réel", ajoute le spécialiste de communication politique.

Un manque de considération envers les automobilistes qui pourrait bientôt connaitre un nouveau chapitre. La loi Climat et Résilience promulguée le 24 août 2021 impose à toutes les agglomérations de plus de 150 000 habitants la mis en place une ZFE-m (Zones à faibles émissions motorisées),d'ici le 31 décembre 2024. Conséquences, en 2023, 2,5 millions de véhicules (CriR 5 et sans vignettes), soit 6% du parc national, qui ne pourront plus circuler dans les principales métropoles françaises. En 2024, avec l'exclusion des Crit'Air 4, on ajoutera 3,7 millions de voitures.

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Le sujet inflammable des ZFE

D’après une enquête de l’Insee parue en 2019, "38 % des ménages les plus pauvres ont un véhicule classé Crit’Air 4 ou 5, contre 10 % parmi les plus riches". Des véhicules Crit'Air 4 ou 5 le le plus souvent possédés par des habitants des zones rurales ou périurbaines (25 %) que les habitants de 'l’unité urbaine de Paris' (10 %), note également le rapport.

Conscient du caractère inflammable de la mesure, des parlementaires proposent la mise en place de "pass ZFE" avec par exemple un accès 12 fois par an, pendant 24 heures, à tout type de véhicule. Strasbourg l'a mis en place. Autre possibilité, pour ne pas exclure les plus précaires des grandes villes, l’instauration d’un calendrier dérogatoire avec accès restreint en semaine de 8 h à 19 h et assouplissement les soirs et week-ends, comme le fait Paris.

En attendant, la colère monte. Des manifestations ont eu lieu contre les ZFE à Montpellier et Rouen. À Toulouse, 4 véhicules de la mairie ont été incendiés, le slogan "Nik la ZFE" a été retrouvé sur place.

VIDÉO - Un pass ZFE pour les déplacements ponctuels en centre-ville ?