"Je n'ai rien compris": les réponses approximatives de l'"ami" du terroriste de l'attentat de Nice

"Je n'ai rien compris": les réponses approximatives de l'"ami" du terroriste de l'attentat de Nice
Les accusés du procès de l'attentat de Nice dans la salle d'audience de la cour d'assises spéciale à Paris. - Benoit Peyrucq
Les accusés du procès de l'attentat de Nice dans la salle d'audience de la cour d'assises spéciale à Paris. - Benoit Peyrucq

"M. Ghraieb, on ne va pas repartir sur ce terrain-là! Soyons sérieux!" Cela fait trois heures que le président de la cour d'assises spéciale qui juge l'attentat de Nice pose des questions à Mohamed Ghraieb quand il commence à perdre patience. Ce dernier est accusé d'avoir aidé Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à louer le camion dont il s'est servi pour foncer sur la foule réunie sur la promenade des Anglais le soir du 14 juillet 2016. Mais Mohamed Ghraieb "n'a rien compris".

Chemise bleu ciel sous pull marine, le Franco-tunisien de 46 ans parle, il parle même beaucoup. Surtout pour assurer qu'il "n'a pas compris", qu'il "ne sait pas". Mohamed Ghraieb est pourtant un ami de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. Leurs contacts sont fréquents, le terroriste lui a parlé de ses tentatives de suicide lorsqu'il était jeune. Celles-ci n'étaient connues que par de très peu de personnes. Il passe souvent le voir à l'hôtel où il travaille comme réceptionniste et veilleur de nuit.

"Un correspondant privilégié", dira le ministère public se basant sur les quelque 700 SMS échangés entre les deux hommes, qui se connaissent depuis plusieurs années, et les 480 appels en un an. "Une connaissance comme une autre", quelqu'un qui ne "compte pas", dit l'accusé, expliquant échanger avec lui uniquement pour des "services", comme des déménagements ou l'achat de cigarettes.

"Je comprends que des choses peuvent attirer l’attention, qu’il faut poser des questions, mais depuis le premier jour j’ai été le plus transparent. Je sais que je ne risque rien, je n’ai rien fait", assure Mohamed Ghraieb.

"Engrenage"

Le Franco-tunisien, qui comparaît libre après trois ans de détention provisoire, est l'un des trois accusés à être poursuivi pour "association de malfaiteurs terroriste", autrement dit qu'il avait conscience d'un projet d'attentat. "Quelle serait la raison qui puisse pousser Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à vous faire accuser à tort de faits pour lesquels vous n’avez rien à voir? C’est quoi la raison sauf à ce qu’il soit complètement dérangé?", interroge le président Raviot, perplexe. Mohamed Ghraieb dénonce un "engrenage".

Certes, il avait remarqué que son ami s'était laissé pousser la barbe, avait rencontré des "barbus". Quelques jours avant l'attentat, le futur terroriste évoque l'État islamique. "Pourquoi tu me parles de ces merdes-là", assure avoir rétorqué l'accusé, qui se décrit comme "pas pratiquant". De nombreuses références religieuses ont pourtant été retrouvées sur son ordinateur, dont des sourates appelant au jihad armé ou des photos les auteurs des attentats commis en France en 2015 et 2016.

Les messages envoyés depuis le téléphone de l'accusé saluant l'attentat contre Charlie Hebdo? Des SMS envoyés par quelqu'un d'autre, assure-t-il. Le 14 juillet 2016 au soir, Mohamed Ghraieb appelle frénétiquement son ami. 10 tentatives d'appel et un SMS. À cette heure-là, Mohamed Lahoauiej-Bouhlel est déjà mort. L'accusé assure que ça n'avait "aucun lien" avec l'attentat qu'il vient de se produire. Et les vidéos filmées le 15 juillet au matin sur la promenade des Anglais, la "mine réjouie" selon les enquêteurs?

"Vraiment ce jour-là, je n’exprime rien, je marche, quelqu'un de fatigué qui a travaillé 10 heures, assure Mohamed Ghraieb. Je n’ai pas souri, y’a pas de sourire. Je marche, je me filme, c’est comme ça."

"Je n'ai rien compris"

Pendant 6 heures, Laurent Raviot, le président de la cour d'assises, très souvent perplexe,a décortiqué les autres nombreux éléments du "piège" qu'on aurait tendu au France-tunisien, selon ses propres mots. Au cœur des interrogations, l'achat de la voiture de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel par Mohamed Ghraieb pour 3.000 euros. De l'argent qui servira à la location du camion.

"Il m’a parlé de besoin d’argent pour acheter une voiture, parce que la famille s’est agrandie, maintient Mohamed Ghraieb. Il n’est jamais clair dans ses explications, quand il répond c’est un mot, il ne rentre jamais dans les détails."

Autre élément troublant, ces SMS envoyés par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel le 8 juillet 2016 avec pour simple texte "14.7.16" puis "15.8.16" depuis le téléphone d'une autre connaissance. Mohamed Ghraieb répondra par un simple point d'interrogation.

"Je n’ai rien compris, répète-t-il à volonté. J’ai pensé que c’était peut-être des numéros de loto, quelque chose comme ça. J’ai jamais pensé à ça (à un attentat, NDLR). Je n’ai rien compris, je n’ai rien compris ce jour-là."

"Je ne suis pas complice"

Mohamed Ghraieb, qui s'était présenté spontanément aux policiers le lendemain de l'attentat de Nice, assure n'avoir rien su d'un projet d'attaque préparé par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. "Je ne suis pas complice, je n'ai rien à voir avec ce qu'il s'est passé", plaide-t-il. Les jours précédents, il reçoit pourtant de nombreux messages en lien avec la location d'un véhicule. "Je ne sais pas pourquoi il a envoyé ces messages-là, je ne sais pas, je n'ai rien compris, je ne sais pas, je ne sais pas", souffle-t-il, agité à la barre.

Enfin, il y a ce trajet dans le camion le 11 juillet 2016 dans lequel les deux hommes prennent un selfie en faisant un doigt d'honneur: "Au début, il m’a dit que c’est lui qui l’a acheté, ensuite il m’a dit 'non c’est mon beau-frère qui l’a acheté et moi je l’emmène en Tunisie pour le vendre'. (...) Il m’a piégé, il m’a dit la photo c’est pour Choukri (Chafroud, lui aussi accusé, NDLR). Ce jour-là c’est la première fois qu’il insiste. Il a insisté pour que je sorte, au début je ne voulais pas monter, il a insisté, juste un tour, je suis monté, après la photo, il a insisté, le doigt d’honneur, il a insisté."

"Je ne suis pas un bandit, j’étais pas impliqué dans les armes, je ne suis pas terroriste, je n’ai rien vu venir", s'agace-t-il au bout de 9 heures d'interrogatoire.

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"'Je n'ai rien compris', pour moi ce n’est pas très convaincant, c’est comme 'je ne sais pas'", tranche le président de la cour d'assises.

Article original publié sur BFMTV.com