Flore Benguigui, Cœur de Pirate, Barbara Pravi... Les chanteuses sortent du silence pour #MusicToo

Laetitia Reboulleau
·6 min de lecture
Canadian singer Beatrice Martin aka Coeur de Pirate performs on stage during the 35th edition of the Francofolies Music Festival, in La Rochelle, southwestern France, on July 12, 2019. (Photo by XAVIER LEOTY / AFP)        (Photo credit should read XAVIER LEOTY/AFP via Getty Images)
(Photo by XAVIER LEOTY/AFP via Getty Images)

Le mouvement #MeToo n'est plus une nouveauté, et pourtant, il ne se passe pas une journée sans que de nouvelles violences sexuelles ne soient mises en lumière par celles et ceux qui les subissent. Le dernier domaine à se retrouver sous le feu des projecteurs ? Le monde de la musique et son #MusicToo. Depuis quelques mois, de nombreuses chanteuses donnent de la voix pour dénoncer le sexisme, le harcèlement et les violences sexuelles subies dans le cadre de leur travail. Preuve que personne n'est à l'abri.

"Il m'a dit : 'Moi tout ce qui m'intéresse, c'est que tout le monde ait envie de te baiser'." Le 11 décembre dernier, sur le plateau de C à Vous, Flore Benguigui, chanteuse du groupe pop L'Impératrice, prenait la parole pour dénoncer le harcèlement sexuel dont elle a été victime à ses débuts.

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À l'époque, elle n'avait que 22 ans, elle faisait ses débuts dans un groupe de disco-jazz, et elle a été mise à la porte par le leader de la formation juste après leur tout premier concert, avec un commentaire d'une rare violence : "Il m’a dit : 'Ça ne m’intéresse pas du tout la manière dont tu chantes, moi tout ce qui m’intéresse, c’est que tout le monde ait envie de te baiser. Personne n’a envie de te baiser car tu es là, avec ton balai dans le c*l. Tu nous fous la honte'." À l'époque, elle le réalise aujourd'hui : "J'étais là pour décorer".

Sois belle et tais-toi

L'expérience a été traumatisante, forcément, même si Flore Benguigui a réussi à se relever pour mieux aller de l'avant. Mais la phrase balancée par le leader de son ancien groupe est tout sauf anodine. Elle illustre à la perfection la place que l'industrie musicale a voulu donner aux femmes pendant bien longtemps : sois belle et tais-toi. Avec le développement du mouvement féministe et l'évolution des des goûts des auditeurs et auditrices, qui ne se contentent plus de textes creux, les artistes féministes, de Beyoncé à Angèle, sont de plus en plus demandées.

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Mais il y a encore quelques années, c'était loin d'être le cas. En attestent les propos de Barbara Pravi dans Terrafemina : "Lorsque j'ai signé chez Capitol il y a trois ans, c'était un autre patron qui bossait dans le label et le gars m'a signée parce qu'il voulait faire de moi une petite chanteuse qui ne parlait pas trop, dont on se foutait un peu, qui n'avait pas de positions fortes. Juste parce que je mesure 1 mètre 59, que je suis un peu mignonne et que j'ai l'air sympa. Quand j'ai compris ça, j'ai rapidement refusé parce que j'écris mes textes, j'ai des choses à raconter. J'ai été mise au placard et s'il était resté à ce poste, j'y serais restée."

Une véritable volonté d'agir

"T'es folle quand tu prends la parole", dit Cœur de Pirate dans son dernier tube, l'hymne féministe T'es belle, qui dénoncent les injonctions faites aux femmes. Ce sexisme, Béatrice Martin le subit aussi bien sur les réseaux sociaux qu'au sein de l'industrie musicale : "On m'a dit que j'en ‘faisais trop’, notamment avec le féminisme. Ça venait de gens haut placés dans la sphère de l'industrie musicale. Cela m'a choquée", confiait-elle récemment à Terrafemina.

En juillet 2020, la maison de disques de l’artiste québécoise a été touchée par un scandale : une vague de dénonciations a visé le chanteur québécois Bernard Adamus, accusé de harcèlement et d'agression sexuelle. Le label Dare to Care s'est séparé de lui, ainsi que de son fondateur Eli Bissonnette. Face à cette situation, Cœur de Pirate a pris la parole, et même envisagé de racheter le label : "Les actions sont plus fortes que les mots et si le changement doit se faire, c'est en agissant. On nous dit que nous, les femmes, nous ne pouvons pas prendre de décisions parce que nous sommes ‘trop émotives’. Je pense que c'est le contraire ! Je pense que c'est grâce à ces émotions et à l'empathie que nous pouvons prendre les meilleures décisions."

D'ailleurs, le ménage commence à se faire, et des affaires que les protagonistes pensaient bien cachées commencent à sortir. Le chanteur Spleen, ex-candidat de The Voice, est notamment la cible de plusieurs accusations de viol, ainsi que l'a révélé une terrifiante enquête de Néon, et l'affaire va être portée en justice. Avant lui, ce sont Moha La Squale ou encore Roméo Elvis qui ont été épinglés, et cela ne fait probablement que commencer.

L'industrie musicale sous le feu des projecteurs

Le 14 décembre dernier, quelques jours après le passage de Flore Benguigui dans C à Vous, Médiapart dévoilait sa grande enquête "Musique : l'industrie qui n'aimait pas les femmes". Nos confrères ont pu consulter des centaines de témoignages de l'opération #MusicToo, et dressent un état des lieux alarmant des violences sexistes et sexuelles au sein de l'industrie musicale, avec un constat : "La quasi-totalité sont des femmes, alors que les auteurs présumés, à l’exception de quatre cas, sont des hommes, et ces femmes sont souvent âgées d’une vingtaine d’années."

Le schéma est classique, et il ne date pas d'hier. Des hommes, en position de pouvoir, qui utilisent leur influence, leurs connexions et leur ascendant pour abuser de femmes jeunes, pleines d'espoir, et qui subissent la précarité d'un domaine où faire carrière est plus que jamais compliqué. Le contexte professionnel en est l'une des causes, le harcèlement en est une autre : selon une enquête réalisée par le collectif Cura en 2019, une artiste féminine sur trois et une professionnelle de la filière sur quatre ont déclaré avoir été agressées ou harcelées sexuellement.

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