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Mort de Nahel : "Ce n'est pas un fait divers mais un fait de société"

Depuis la mort de Nahel, 17 ans, tué par un tir policier lors d'un refus d'obtempérer à Nanterre, la colère a rapidement gagné l'ensemble du pays, occasionnant de lourds dégâts. Gilbert Berlioz, sociologue de la jeunesse et des politiques sociales, décrypte le mouvement.

Plus de 6 000 personnes ont participé à une marche blanche à Nanterre, pour réclamer
Plus de 6 000 personnes ont participé à une marche blanche à Nanterre, pour réclamer "justice pour Nahel", tué par un tir policier lors d'un refus d'obtempérer (Photo by Antoine Gyori - Corbis/Corbis via Getty Images)

Nanterre, Roubaix, Marseille, Lyon, Pau, Reims, Nantes... La colère après la mort de Nahel, tué par un tir policier lors d'un refus d'obtempérer, s'est rapidement propagé aux principales villes du pays. Plus de 6 000 personnes ont participé à une marche blanche pour demander "justice pour Nahel", alors qu'une vidéo d'un témoin a contredit la version policière qui mettait en avant une légitime défense.

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Gilbert Berlioz, sociologue de la jeunesse et des politiques sociales, décrypte un mouvement qui témoigne du malaise vécu par les habitants de ces quartiers.

Comment expliquer une si rapide contagion au niveau national ?

Il y a un phénomène d'accumulation qui fait que ça éclate au bout d'un moment. La mort de Nahel, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Tous les gens qui manifestent dans ces quartiers s'identifient à la mort de Nahel : "C'est lui, ça aurait pu être nous".

Ça s'est passé à Nanterre cette fois, ça s'était passé à Clichy-sous-Bois en 2005 (la mort de Zyed et Bouna en tentant de fuir la police, ndlr), ça aurait pu se passer à Villefontaine, à Pau, tous ces quartiers ont des ressemblances très fortes en terme de population, d'urbanisme, de non-qualité de vie. On les appelle les quartiers populaires, mais ça devient plutôt les quartiers impopulaires.

Comme ce n'est pas un fait divers, ce ne sont pas non plus des émeutes, mais une révolte.Gilbert Berlioz, sociologue

On parle beaucoup des dégâts, de la mobilisation policière, comme on traite un simple fait divers.

Ce n'est pas un fait divers mais un fait de société. Un des effets délétères de la couverture de ces évènements, c'est qu'il y a un amalgame entre ces violences et la nature même du mouvement qui est un mouvement de protestation de la situation des gens des quartiers qui se sentent ostracisés. Les plus violents sont pas forcément ceux qui ont le plus de chagrin par rapport à la situation de Nahel. Il y a aussi une violence opportuniste quand on va casser un magasin.

On se met à reparler subitement de politique de la ville parce que la situation est tendue, mais on en parlait pas ou peu ces dernières années. Comme ce n'est pas un fait divers, ce ne sont pas non plus des émeutes, mais une révolte. On est plus proches de la situation gilets jaunes que des manifestations classiques qui dégénèrent parfois. C'est de la protestation politique à laquelle on assiste de la part d'une population d'habitude transparente et qui est là visible. C'est une des clés du problème : on ne parle d'eux que lorsqu'un habitant de ces quartiers est tué sous l'oeil des caméras. Sinon, ils sont invisibles.

Aujourd'hui, même quand ils réussissent leur scolarité, les jeunes de quartiers ont moins de perspective que les autres.Gilbert Berlioz, sociologue

Le parallèle avec les émeutes urbaines de 2005 est de plus en plus présent. La situation est-elle différente ?

Il y a beaucoup de similitudes : même type de situation économique, et une situation qui s'est même aggravée notamment sur les perspectives scolaires. Aujourd'hui, même quand ils réussissent leur scolarité, les jeunes de quartiers ont moins de perspective que les autres.

Dans "La nation inachevée", le sociologue Sébastien Roché explique que les jeunes ont une expérience de la République à travers deux vecteurs : leur expérience à l'école et leur relation avec la police. Aujourd'hui, dans les quartiers, pour les jeunes d'origine étrangère, ces deux vecteurs sont très problématiques, ce qui les renvoie a une expérience de la République qui n'est pas égalitaire. On en paie aujourd'hui les conséquences.

Il y a un élément nouveau avec la mort de Nahel, c'est que sans la vidéo, la police aurait menti impunément. On a vu le rétropédalage des autorités qui avaient communiqué sur la version policière dans un premier temps , avant de revenir sur le déroulé des faits grâce à la vidéo. Sans quoi on aurait eu la première version, fausse, et on aurait dit aux gens "la victime a tort, circulez y a rien à voir". Cela nourrit le ressentiment vis-à-vis des autorités.

On se contente à chaque fois d'apporter des réponses policières à des problèmes beaucoup plus profonds.Gilbert Berlioz, sociologue

Quelles solutions pour une sortie de crise ?

Depuis 40 ans, le traitement des autorités face à ces situations c'est : il y a une flambée de violences, on laisse partir, on regarde, on envoie la cavalerie, on attend que ça retombe et une fois retombé, on passe à l'affaire suivante et on ne traite pas le problème. Ça ne suffira pas. On peut remettre le couvercle sur la marmite, mettre un peu d'argent dans les quartiers pour aider, mais sur le fond les questions d'égalité républicaine, de racisme, ne sont pas traitées.

Regardez les dernières victimes, leur nom, leur lieu de vie, ce n'est pas n'importe qui qui est tué. On doit se poser les bonnes questions et regarder ce problème, et ne pas se cantonner à une réponse via un mouvement de maintien de l'ordre qui ne résoudrait pas l'inéquité dans les contrôle de police, le fait que dans les quartiers de ce type, on pense que la vie vaut moins que celle des autres.

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On se contente à chaque fois d'apporter des réponses policières à des problèmes beaucoup plus profonds. Et dans ces situations, la police est mise dans des situations intenables, comme pour les manifestations contre la réforme des retraites ou les gilets jaunes, car elle est utilisée pour faire taire la colère sociale, ce qui les mets dans une situation qui ne peut produire que de l'accident. Il y a une réflexion à avoir sur le maintien de l'ordre et le rôle social de la police dans la société.

Une des solutions avancées est l'instauration de l'état d'urgence. Est-ce une bonne idée ?

C'était erreur en 2005, et ça serait erreur encore une fois. Une telle décision ferait preuve d'autorité, mais je ne suis pas sûr que ce fasse preuve de lucidité sur le phénomène. On agite tout de suite des outils démesurés. Dans une situation brûlante comme celle-là, il faut chercher la désescalade plutôt que d'ajouter de la pression.

L'état d'urgence, c'est le gradiant avant l'état de guerre, ça enverrait un message de défiance vis-à-vis des quartiers. Ce n'est pas qu'une question de maintien de l'ordre, le risque c'est qu'on se dise "on nous tue et on ne peut pas protester". Il y a des débordements inacceptables, mais on ne peut pas invalider un mouvement de protestation en raison des débordements. Ça participe au manque de considération pour les habitants de ces quartiers.

VIDÉO - Près de 6000 personnes participent à la marche blanche en hommage à Nahel