LIGNE ROUGE - Bac Nord, ils parlent enfin

D'une "gangrène" qui avait envahi tout un service à finalement des méthodes douteuses, à la limite de la légalité, mais pour remplir un objectif: lutter contre la délinquance. En octobre 2012 éclatait le scandale de la Bac Nord, cette brigade de Marseille, dont certains policiers étaient accusés d'extorsion, de racket, de trafic de drogue et de blanchiment d'argent. Dix ans après, des peines ont bien été prononcées, mais pour des faits moins bien graves. Sept policiers ont également été relaxés.

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Dans Bac Nord, ils parlent enfin, les équipes de Ligne Rouge retracent ce lundi soir cette affaire qui a mis à mal la réputation de la brigade anticriminalité de Marseille. La série documentaire revient, avec le témoignage inédit de trois policiers mis en cause dans ce scandale, de gradés et des témoins, sur ce dossier qui a fait réagir jusqu'au sommet de l'État.

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La première alerte

Tout commence en 2011. La Bac Nord, celle qui arpente les rues des cités des quartiers sensibles du nord de Marseille, celle qui est désignée comme "la meilleure Bac de France" au regard de ses résultats dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, est mise en cause par un premier signalement.

"Je vais assister à un banal contrôle d’identité", raconte aujourd'hui Omar Djellil. "Je vois trois policiers en civil dans une Ford Mondeo grise, qui au moment de l’interpellation vont attirer le suspect, si je peux l’appeler comme tel, dans une entrée d’immeuble."

Ce militant associatif dit voir l'homme repartir, les policiers chargeant des sacs de sport dans leur véhicule. Leur suspect affirme par la suite avoir été racketté par les agents. D'autres histoires circulent, des petits dealers coursés par les policiers de la Bac qui jettent leur sacoche pour éviter de se faire prendre avec de la drogue. Et ces mêmes policiers qui les récupèrent.

"On ne sait pas si c’est pour ramener au commissariat, si c’est pour consommer, si c’est pour revendre, si c’est pour la détruire", explique Mohamed Benmeddour, habitant des quartiers Nord.

"À partir de ce moment là il y a tout type de rumeurs qui commencent à s’installer dans la tête des gens."

La rumeur populaire s'installe. On évoque des points de deals "soulagés de 5000, 10.000, 15.000 euros par semaine" par des policiers. "Les mauvaises langues y ajoutent qu’il y aurait des comportements qui franchissent de loin la limite légale: tentative de racket, argent prélevé au moment des interpellations, prises de produits stupéfiants", relate Alain Lhote, l'avocat de l'un des policiers mis en cause. Les agents eux "n'y font pas attention".

Une enquête lancée en 2011

Mais cette rumeur va être rapidement alimentée auprès de la hiérarchie de ces hommes par un des leurs, Sébastien Bernardo. L'homme a pourtant un CV peu reluisant. Il est mis en cause pour l'envoi de lettres anonymes, il a participé à une émission de télévision lors d'un arrêt maladie, la rédaction de ses PV lors d'un cambriolage laisse à douter.

"Les autres fonctionnaires de son groupe ne veulent plus travailler avec lui", se souvient Jean-François Jaffuel, commissaire de la division Nord de 2007 à 2010. "Ils en parlent à leur officier pour lui en parler et la seconde fois, ce n’est plus acceptable, donc il est décidé de le sortir de la Bac."

"C’est un mec paumé qui s’est réfugié dans les mensonges en vue d’être réintégré", déplore R. Dutto, ancien policier de la Bac Nord. "Vu son pédigree je me demande comment on a fait pour l’écouter."

Sébastien Bernardo va trouver une écoute auprès du plus haut échelon, en la personne d'Alain Gardère. L'homme vient d'être nommé par Nicolas Sarkozy en tant que préfet en charge de la sécurité à Marseille. Dans les quartiers Nord, on l'invite à venir rencontrer les habitants. "Les gens m’ont fait passer des messages", explique-t-il aujourd'hui. "On me dit que parfois les policiers ne se comportent pas bien avec les délinquants et leur prennent leur argent et la drogue."

"Ça se rajoute à une rumeur persistante, il faut le vérifier", assume-t-il.

Une enquête est ouverte en novembre 2011 par l'Inspection générale de la police nationale.

"Négocier avec les tontons"

À l'époque, les policiers de la Bac le reconnaissent et l'assument, ils employaient des méthodes hors du cadre mais avec le soutien, disent-ils, de leur hiérarchie. "Il fallait faire de l’interpellation, il fallait être bon", soutient l'un des anciens policiers de la Bac interrogés. "Ce n’est pas en appliquant une rigueur administrative qu’on allait arriver à ces chiffres."

Pour renforcer leur lutte contre le trafic de drogue, ils ont alors recours au système D, là où des brigades spécialisées peuvent faire appel à des indics. Un "tonton" "va donner des renseignements si on lui apporte une impunité ou de la matière", développe Marc Le Mora, un ancien policier. "Cette matière comment on se la procure? Sur une interpellation, où il va y avoir 200 grammes, on va en garder 50 grammes. Non pas pour sa consommation personnelle, non pas pour la revendre, mais pour négocier avec le 'tonton'."

Les premières écoutes téléphoniques ne donnent rien. L'information que l'IGPN enquête sur la Bac Nord est d'ailleurs dévoilée dans la presse. La police des polices va alors cibler la voiture utilisée par les "baceux". Une opération inédite, associant le Raid, est montée pour placer des micros dans le véhicule lorsque celui-ci se trouve en maintenance technique. Seul problème, beaucoup de bruits vont parasiter ces écoutes.

"On n'entend pas tout, on retranscrit ce qu’on peut retranscrire et il va y avoir beaucoup de pertes", note Frédéric Ploquin, journaliste d'investigation. "La grande difficulté va être d’interpréter les paroles tenues."

Ce sont ces interprétations subjectives qui vont faire basculer l'enquête. Un jour est captée une conversation au cours de laquelle un des policiers de la Bac demande à ses collègues s'ils n'ont pas des travaux à faire chez eux ou s'ils n'ont pas besoin d'acheter quelque chose.

"Ça va j’ai 1000 euros à blanchir, combien tu veux y mettre toi à ton quad?", interroge Sébastien Soulé dans ces écoutes que nous nous sommes procurées. "950", lui répond l'autre. "Ah bé tu veux pas me faire un chèque, je te le donne en liquide?" "L’argent dont je parle dans la voiture c’est parce que j’avais vendu un bien immobilier", rétorque aujourd'hui Sébastien Soulé.

"Ce qu’il s’était imaginé c’était surréaliste. En gros, c’est qu’on taxait les dealers, ou qu’on revendait la drogue, c’était abominable."

Placés sur écoute

Ces conversations et aussi les déclarations d'un gros dealer interpellé le 31 août 2012, qui accuse les policiers de la Bac de lui avoir dérobé 9000 euros lors de son arrestation, vont finir par convaincre l'IGPN et le procureur de Marseille qu'une "gangrène", selon les mots du magistrat, s'est infiltrée dans le service jour de la Bac.

En octobre 2012, 12 policiers sont interpellés. Ils sont tous suspendus, sept incarcérés. 450g de cannabis ainsi que des bijoux, qui se révéleront sans valeur, des sacoches qui ressemblent à celles des dealers, et des pieds de biche sont retrouvés dans les casiers et faux plafond de la division Nord.

"Ils ont tout démonté dans la maison, ils ont regardé sous le lit des enfants, dans la niche du chien. Ils ont mis la maison sans dessus dessous", se souvient R. Dutto, l'un des policiers mis en cause.

Alain Lhote évoque "un coup de tonnerre dans le ciel marseillais". L'affaire remonte jusqu'au plus haut sommet de l'État. "Ce qui m’a le plus bouleversé, ce qui m’a le plus déchiré c’est quand le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a dit 'il n’y a pas de place pour ceux qui salissent l’uniforme de la police et la République'. On a risqué notre vie, comment il peut dire qu’on a sali l’uniforme? Avant même que le travail de la justice ne commence, il nous avait jugé", martèle R. Dutto.

"La chute est violente", abonde son ancien collègue. "On passe de bons flics, reconnus à moins que rien."

La drogue dans le faux plafond? "C’était pour mon indic, ce sont nos supérieurs hiérarchiques, ils savent comment on travaille, s’ils ne voulaient pas qu’on travaille comme ça, ils nous l’auraient dit. (…) Je me suis dit ils vont auditionner les officiers et ils vont voir comment ça fonctionne, j’y ai cru", poursuit-il. Leurs supérieurs vont les lâcher et affirmer "n'avoir jamais favorisé le recours aux informateurs".

Des erreurs dans l'enquête

L'affaire se dégonfle vite, notamment avec la persévérance du père de R. Dutto, ancien policier de métier et élu PCF à Marseille. Il sait que son fils a enfreint la loi en ayant recours à des méthodes hors du cadre réglementaire mais il sait aussi qu'il n'est pas un "ripou". "J’ai passé des nuits et des nuits sur le dossier, sur les documents, sur les écoutes", témoigne Joël Dutto.

Il va vite se rendre compte qu'il y a des erreurs dans les retranscriptions des écoutes. "Des mots ont été changés", rapporte Me Virgil Reynaud, avocat de quatre policiers. "Les écoutes dans ce dossier, c’est comme l’ADN dans les dossiers criminels. C’est la reine des preuves. À partir du moment où ça a été mal monté, ça a été mal noté, ça tombe et vous n’avez plus de preuves dans le dossier de la Bac Nord."

Rapidement, les policiers sont libérés. Leur contrôle judiciaire leur permet de retravailler au sein de la police. Avant même la fin de l'enquête, ils sont convoqués à un conseil de discipline. "J’ai compris que c’était une exécution, tous les arguments que vous donnez, personne ne les écoute. (…) Être laissé tombé par les pairs ça fait plus mal que la prison", souffle R. Dutto qui a écopé de la sanction la plus lourde, la révocation.

"On a le sentiment que s’est mis en place une justice parallèle qui est amenée à prendre des sanctions avant même que la justice pénale ne se soit prononcée", abonde Sébastien Soulé, rétrogradé.

Des policiers blanchis

Lui est finalement relaxé neuf ans plus tard par la justice pénale. Lors de leur procès, aucune mention d’enrichissement personnel, ni de racket, ni extorsion en bande organisée, passibles des assises. Ils sont jugés devant le tribunal correctionnel pour détention de drogue, vol de cigarette de contrebande, et de 540 euros en liquide. R. Dutto est condamné à six mois de prison avec sursis pour le vol de 23 barrettes de cannabis.

Aujourd'hui, tous se renvoient la balle concernant une éventuelle responsabilité dans cette affaire qui a sali la réputation de tout un groupe. "Dans le scandale non en aucun cas (je ne suis responsable)", insiste Jean-François Jaffuel, ex-commissaire de la division nord. "Il n’est pas créé par moi ou la hiérarchie suivante de la division nord, il est construit par ceux qui ont écouté d’une manière trop attentive et trop imprudente les déclarations de quelqu'un qui se vengeait de ses collègues."

"Était-ce bien nécessaire de faire une affaire comme celle-là ? (…) Je n’utiliserai pas le terme de gâchis, je pense que des vérifications comme ça auraient pu aller beaucoup plus vite", estime en conclusion l'ancien préfet Alain Gardère.

Article original publié sur BFMTV.com