Fraude dans la recherche sur l’Alzheimer : non, nous n’avons pas perdu quinze ans

Un chercheur semble avoir falsifié des données de dizaines d'articles scientifiques qui soutiennent une théorie encore trop dominante dans la recherche sur l'Alzheimer. (Shutterstock)
Un chercheur semble avoir falsifié des données de dizaines d'articles scientifiques qui soutiennent une théorie encore trop dominante dans la recherche sur l'Alzheimer. (Shutterstock)

Un rapport résumé dans la prestigieuse revue Science a révélé que Sylvain Lesné, un éminent chercheur sur l’Alzheimer, aurait commis de la fraude scientifique. Le rapport concerne 34 articles scientifiques, dont un article fondateur sur le mécanisme derrière la maladie et sa progression vers la perte de mémoire. Bien que troublante, cette fraude ne fait que renforcer un constat de plus en plus souvent évoqué : la science doit retrouver ses racines d’intégrité, de pensée critique et d’ouverture.

« Une bonne partie de 15 ans de recherches sur la maladie d’Alzheimer est bonne pour la poubelle » pouvait-on lire dans Le Journal de Montréal du 24 juillet 2022. On peut retrouver ce genre d’allégation dans de nombreux médias partout sur la planète.

En une phrase, l’égarement d’un champ de recherche où 20 000 articles scientifiques sont publiés annuellement est mis sous la responsabilité d’un seul chercheur. En tant qu’étudiant au doctorat à l’UQAM travaillant sur la maladie d’Alzheimer, je me suis senti interpellé par la couverture de cette nouvelle.

Aux origines de la fraude

En 1992, John Hardy et Gerald Higgins proposaient l’hypothèse de la cascade amyloïde pour expliquer la maladie d’Alzheimer.

Cette hypothèse propose une cause unique à la maladie : l’accumulation d’une protéine nommée amyloïde bêta. L’idée est que cette protéine s’accumule sous différentes formes dans le cerveau, ce qui déclencherait une cascade d’événements menant à la perte de fonctions cérébrales telles que la mémoire. Quatorze ans plus tard, Sylvain Lesné publie un article-choc dans Nature : il y apporte l’une des preuves les plus convaincantes qu’effectivement, lorsqu’une forme spécifique d’amyloïde s’accumule dans le cerveau, elle provoque une perte de fonctions cognitives chez la souris.

D’autres chercheurs échouent en cherchant à répliquer cette découverte : il est impossible de retrouver la forme d’amyloïde identifiée par Lesné. Cependant, d’autres formes d’amyloïde ayant aussi un lien avec l’Alzheimer et la perte cognitive sont découvertes. Mais ce n’est qu’en 2021 que le neuroscientifique Matthew Schrag révèle que la découverte de Lesné n’est qu’un mirage : il y a eu fraude. L’existence même de la forme d’amyloïde identifiée par Lesné est donc remise en cause.

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Une théorie qui perd sa dominance

À l’époque, l’hypothèse de la cascade amyloïde était omniprésente dans la recherche sur l’Alzheimer. Aller à contre-courant de cette hypothèse rendait plus difficiles l’obtention de financement et la publication dans des revues scientifiques prestigieuses.

Cependant, la domination de la cascade amyloïde a mené à des échecs et a ralenti la progression de la recherche sur les autres facteurs de l’Alzheimer. Par exemple, quelques dizaines d’essais cliniques de phase 3, la dernière phase avant de pouvoir prescrire un médicament, ont utilisé un composé destiné à contrôler la protéine amyloïde. Presque tous ont échoué, et ont parfois même accéléré la perte cognitive. Pourtant, la plupart ont réussi à contrôler l’accumulation d’amyloïde. Un seul essai clinique controversé a réussi. Il est donc clair que l’amyloïde n’est pas entièrement responsable de la maladie, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’a pas de rôle à jouer.

L’Alzheimer est une maladie à plusieurs causes plutôt qu’une seule. (Shutterstock)
L’Alzheimer est une maladie à plusieurs causes plutôt qu’une seule. (Shutterstock)

L’amyloïde demeure extrêmement utile pour diagnostiquer l’Alzheimer. Durant les quinze dernières années, nos connaissances de la maladie ont grandement évolué. L’idée qu’elle est une maladie à plusieurs causes plutôt qu’une seule est de mieux en mieux acceptée. L’amyloïde est maintenant davantage perçue comme un déclencheur et un indicateur de la présence de l’Alzheimer plutôt qu’une cause qui explique tout.

Il est absolument faux de parler de stagnation de la recherche durant les quinze dernières années. Il est encore plus faux d’attribuer une telle stagnation à une trouvaille par un seul chercheur alors que d’autres ont fait des découvertes similaires par la suite. Son influence fut certes négative, mais nous ne pouvons pas le tenir responsable de tout.

Combattre la fraude en valorisant l’intégrité

La compétition en recherche est, selon moi, le principal élément qui favorise la fraude.

Actuellement, on mesure le succès en recherche autour d’un élément principal : la publication scientifique. Toute forme d’avancement allant des bourses et des subventions de recherche jusqu’à l’obtention d’un poste de professeur en dépend. Pour publier, il faut des résultats, et plus ces résultats sont intéressants, plus l’article scientifique aura un impact important. Sous cette pression, certains, comme Sylvain Lesné, manipuleront leurs données pour embellir les résultats.

La communauté scientifique doit en tirer une leçon et reconnaître que de valoriser la publication à tout prix alimente ces comportements malhonnêtes.

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Même en changeant ce système, on ne peut pas éviter toute fraude scientifique. Pour cela, il faut renforcer les principes de bases de la science. Un esprit critique, qui amène à vérifier les résultats de nos pairs, permet d’identifier et de contrecarrer ces fraudes. Une ouverture à adapter nos hypothèses lorsque nous obtenons des résultats inattendus permet d’améliorer notre compréhension d’un problème plutôt que de tenter de confirmer nos attentes.

C’est en valorisant ces principes dans la communauté scientifique, dans la relève en recherche et même chez le grand public, que nous saurons déceler la fraude et abandonner les hypothèses qui ont échoué. Après tout, ces principes d’esprit critique et d’ouverture sont essentiels pour permettre au grand public de naviguer intelligemment à travers la quantité colossale d’informations disponibles sur le web.

Étienne Aumont a reçu des financements des Instituts de Recherche en Santé du Canada.

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