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"On finit par croire qu'on est nul": ces adultes souffrant de dyslexie nous racontent leurs difficultés

"Ce qu'ont besoin les Ukrainiens". "La défense des droits fondamentals". "C'est pas moi qui décidera". Alors qu'il vient tout juste d'être nommé nouveau ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Gabriel Attal, Stéphane Séjourné a été moqué pour ses fautes de Français lors de ses premières prises de parole. "Comment un ministre peut-il faire de telles erreurs de langage?", lui a-t-on reproché.

Des critiques auxquelles il a répondu quelques jours plus tard en abordant un sujet personnel. Dans un entretien au Parisien, Stéphane Séjourné évoque sa dyslexie, ce trouble de l'apprentissage de l'écriture et de l'orthographe, assurant avoir été diagnostiqué "très jeune". Il raconte que ses difficultés d'apprentissage ont longtemps constitué un obstacle pour lui lorsqu'il s'agissait notamment de prendre la parole, mais qu'il a su avancer "à force de travail" et de "rééducation". "J’ai presque gommé l’intégralité de mes défauts à l’oral", assure-t-il désormais.

Comme lui, de nombreux adultes doivent composer avec leur dyslexie. BFMTV.com a recueilli le témoignage de certains d'entre eux qui nous racontent comment ils vivent, plus ou moins sereinement, avec ce trouble qui les suit depuis l'enfance.

"Ma dyslexie reste toujours dans un coin"

"Je resterai toujours dyslexique", confie à BFMTV.com Arnaud Tetelin, 30 ans, dont la dyslexie a été suspectée dès l'âge de 3 ans en raison d'un retard de langage. "Même si j'ai trouvé des solutions pour les contourner et que j'ai fait dix ans d'orthophonie, je serai toujours embêté par mes difficultés." En l'occurrence: des fautes d'orthographe et de syntaxe.

Au quotidien, des applications et logiciels de correction sont d'un grand secours à cet artiste, illustrateur et auteur, tout comme l'outil d'intelligence artificielle Chat GPT lorsqu'il doit rédiger mails et courriers, notamment à destination de ses élèves -il enseigne également dans une école supérieure d'arts appliqués. Mais ce n'est parfois pas suffisant. Récemment, pour répondre à un appel à projet, il a dû rédiger CV et lettre de motivation.

"J'ai demandé à ma mère de les relire."

Et quand ce n'est pas sa mère, c'est un proche "à l'orthographe sûre" qui est mis à contribution. "Aujourd'hui, ma dyslexie n'est plus un frein parce que j'ai trouvé plein de stratégies. Mais elle reste toujours dans un coin."

Une des solutions pour Maxence, 26 ans, chef de chantier dans les stations de recharge pour véhicule électrique: l'écriture par puces. "Comme c'est difficile pour moi de retranscrire mes idées à l'écrit, j'écris en faisant des tirets", détaille-t-il pour BFMTV.com. "Ça me force à aller à l'essentiel."

"Sinon, je fais des phrases à rallonge, j'inverse ou j'oublie des mots. Et c'est incompréhensible."

"Un dyslexique écrira 15 fois la même faute"

C'est notamment le cas dans les moments de stress, de fatigue ou de surcharge de travail. "Dans ce genre de situation, ou quand il faut répondre rapidement, ça fait comme un engorgement, ça ne sort plus et la dyslexie éclate", témoigne pour Damien Aimar, 38 ans, maître de conférence en économie-gestion à l'université d'Aix-Marseille et lui-même dyslexique.

C'est aussi ce qu'avait relevé Stéphane Séjourné expliquant que ses difficultés revenaient "quand il y a un moment de fatigue ou de stress important".

Des moqueries "d'une extrême violence", regrette Damien Aimar qui a rédigé une thèse sur les compétences des travailleurs dyslexiques et les ressources cachées qu'ils représentent pour les organisations. Il s'insurge d'ailleurs contre les clichés et la méconnaissance autour de la dyslexie.

"Un dyslexique pourra écrire 15 fois le même mot, il écrira 15 fois la même faute. Il ne le fait pas exprès, il n'est pas bête, il ne la voit pas."

Cet universitaire pointe ainsi "l'invisibilité" de ce handicap qui "condamne au silence" les personnes qui en souffrent. En France, quelque 4 à 5% des élèves d'une classe d'âge sont pourtant dyslexiques, selon la Fédération française des dys. Une dyslexie souvent source de souffrances dès l'entrée à l'école.

"Je suis longtemps passé pour un cancre"

C'est ce qu'a vécu François, 46 ans, dyslexique et dysorthographique, webmaster et directeur artistique. Après une année de CP catastrophique, une orientation dans une classe réservée aux enfants trisomiques est envisagée. Ses parents refusent, il change d'école et redouble son CE1. "Je suis longtemps passé pour un cancre, un fainéant ou un nul", raconte-t-il. Un parcours scolaire difficile qui entame sérieusement sa confiance en lui.

"Puisque les autres y arrivent, c'est forcément qu'on est nul. On finit par le croire."

Une scolarité tout aussi "compliquée et douloureuse" pour Émilie Bazin, 38 ans, cheffe de projet pédagogique au sein du groupe de transport Transdev et référente du bureau de Paris de l'association Dyslexiques de France.

"L'école, c'était l'enfer", se souvient-elle pour BFMTV.com. "J'ai toujours été dans les derniers."

Concrètement: deux redoublements et une scolarité en perpétuel décalage avec les autres élèves de sa classe. "Je n'osais pas lever la main, j'avais peur qu'on se moque de moi. Alors je restais dans mon coin." La jeune femme se souvient s'être sentie jugée par l'institution.

"Tout le monde pensait que j'étais bête. Ma destinée était toute tracée: les études, ce ne serait pas pour moi."

Elle leur a pourtant donné tort. Après une orientation en BEP métiers de la mode puis un Bac pro, elle décroche un M1 en marketing et management puis un M2. Aujourd'hui, elle assume ouvertement sa dyslexie. Et assure "qu'avec le temps, c'est devenu une force".

Albert Einstein, Pablo Picasso, Bill Gates

La dyslexie est un trouble du neuro-développement "lié à une anomalie du processus de décodage cérébral des mots écrits", explique la Haute Autorité de santé. En clair, des difficultés de reconnaissance "précise et fluide" des mots, avec "un manque d'habilité à les épeler et les comprendre".

"Le cerveau des dyslexiques ne fonctionne pas comme celui des neurotypiques (c'est-à-dire dont le fonctionnement neurologique est considéré dans la norme, NDLR)", résume pour BFMTV.com Concepcion El Chami, présidente de l'association Dyslexiques de France.

"Il y a souvent un décalage entre ce que les dyslexiques savent et ce qu'ils peuvent restituer à l'école."

Mais elle souligne "des intelligences et des fonctionnements particuliers". "Les personnes dys ne rentrent pas dans les cases. Ce sont pourtant souvent des personnes talentueuses qui développent bien d'autres compétences." Et cite de célèbres dyslexiques, d'Albert Einstein à Pierre Curie en passant par Gustave Flaubert, Pablo Picasso, Bill Gates ou Steven Spielberg.

"Je veux passer inaperçu"

Pourtant, aujourd'hui encore, ce n'est pas toujours évident de mentionner sa dyslexie dans le monde professionnel. Hors de question pour Alexandra, 28 ans, qui travaille dans le secteur bancaire d'en parler ouvertement -elle souffre également de dysorthographie et de dysgraphie (qui se traduit par des difficultés à écrire).

Elle assure qu'un poste qu'elle ambitionnait lui a échappé à cause de ses fautes d'orthographe et de sa lenteur dans certaines tâches. Si elle a obtenu une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), seule la directrice des ressources humaines de son entreprise est au courant.

"Mes managers ne le savent pas, je n'ai pas envie d'être jugée", assure-t-elle à BFMTV.com.

Et déplore un amalgame dyslexie-déficience intellectuelle. "J'ai déjà entendu un collègue dire, au sujet des dys, qu'ils avaient été bercés trop près du mur."

"Ce que je veux, c'est passer le plus inaperçu possible. Rentrer dans le moule."

"C'est une plaie toujours à vif"

Ce qui ne se fait pas sans difficultés et frustration. Mais aussi "épuisement", ajoute François, interrogé plus haut, qui a toujours caché son handicap -lui aussi a obtenu une RQTH- à ses employeurs. Il parle de sa "honte" et de ses efforts pour "masquer" sa dyslexie. Récemment, dans un mail professionnel, au lieu d'écrire "opération menée sans succès", il a écrit "sans sucer".

"Je vous laisse imaginer les moqueries. Aux yeux de tous, la dyslexie est perçue comme une incompétence."

Et quand la dyslexie est librement évoquée dans la sphère professionnelle, il arrive qu'elle soit source de discrimination. Plusieurs des témoins interrogés évoquent ce genre d'expériences difficiles. Ce qu'a également subi l'universitaire Damien Aimar, qui témoignait plus haut. Il se souvient notamment d'un incident dans le cadre d'une procédure de recrutement.

"On m'a dit que je n'avais pas le niveau du fait de ma dyslexie. Ça a été très humiliant. Quand vous êtes dyslexique, vous doutez, vous vous auto-censurez tout le temps."

"C'est une plaie toujours à vif."

Article original publié sur BFMTV.com