Il faut repenser notre manière d’habiter le fleuve Saint-Laurent

Des maisons construites le long du fleuve Saint-Laurent, à La Malbaie. Les techniques d’enrochement et de bétonisation utilisées pour protéger les terrains privés et les sites industriels des fluctuations du niveau de l’eau réduisent la biodiversité des rives. (Shutterstock)
Des maisons construites le long du fleuve Saint-Laurent, à La Malbaie. Les techniques d’enrochement et de bétonisation utilisées pour protéger les terrains privés et les sites industriels des fluctuations du niveau de l’eau réduisent la biodiversité des rives. (Shutterstock)

Le fleuve Saint-Laurent est d’une richesse incommensurable. Drainant à lui seul un quart des réserves d’eau douce de la planète, il forme l’un des plus vastes écosystèmes au monde.

Depuis des temps immémoriaux, sa navigation a joué un rôle prépondérant dans le développement culturel, économique et social du continent : il constitue aujourd’hui le principal repère patrimonial commun des peuples autochtones, des descendants des premiers colons européens et des nouveaux arrivants qui habitent sa région.

Principal vecteur de l’urbanisation de l’est de l’Amérique du Nord, la privatisation de ses rives à des fins résidentielles, commerciales et industrielles continue toutefois d’appauvrir les générations futures. Centrée sur une logique d’exploitation exclusive aux plus riches, elle génère des nuisances écologiques importantes et entraîne un coût de gestion du risque considérable pour l’État québécois. Les accès publics au fleuve sont, de leur côté, nettement insuffisants.

Cet article fait partie de notre série Le Saint-Laurent en profondeur
Ne manquez pas les nouveaux articles sur ce fleuve mythique, d'une remarquable beauté. Nos experts se penchent sur sa faune, sa flore, son histoire et les enjeux auxquels il fait face. Cette série vous est proposée par La Conversation.

Ainsi, afin de définir l'avenir de notre fleuve, il nous paraît nécessaire d’entamer un vaste projet citoyen avec tous les acteurs concernés : les gouvernants nationaux, provinciaux et municipaux, la communauté scientifique, la société civile, les entreprises ainsi que les communautés locales et translocales qui habitent le long du fleuve. Nous proposons de concevoir ensemble un projet qui réponde aux objectifs de développements durables des Nations unies ainsi qu’aux principes des droits humains et des droits des peuples autochtones.

Piloté par un groupe de chercheurs et de professionnels à l’Université de Montréal, dont je fais partie, le projet Fluvialités de la Chaire Unesco en paysage urbain réunit les savoirs scientifiques et citoyens dans des actions concrètes qui pourront être implantées au courant de la prochaine décennie. Ces actions concernent l’ensemble du bassin hydrographique du Saint-Laurent, en se focalisant plus spécifiquement sur les zones habitées à proximité des rives du fleuve.

Le projet entend concevoir plusieurs stratégies d’aménagement paysager et de design écosystémique, une approche qui vise l'intégrité et la viabilité des écosystèmes. Il souhaite aussi repenser les cadres constitutionnels, législatifs et réglementaires, ainsi que les normes sociales qui définissent aujourd’hui notre relation collective à cette vaste étendue d’eau.

Inondations et érosions

Depuis quelques années, les changements climatiques accroissent le risque d’inondations le long du fleuve et de ses affluents, en raison d’une intensification des précipitations sur l’ensemble du bassin hydrographique et de l’élévation des océans.

On tente d’amenuiser le risque par l’artificialisation des berges. Or, les techniques d’enrochement et de bétonisation utilisées pour protéger les terrains privés et les sites industriels des fluctuations du niveau de l’eau réduisent la biodiversité des rives, en plus de limiter leur accessibilité à la population.

L’artificialisation des berges le long du fleuve Saint-Laurent avec des techniques d’enrochement et de bétonisation réduisent la biodiversité des rives. Shutterstock
L’artificialisation des berges le long du fleuve Saint-Laurent avec des techniques d’enrochement et de bétonisation réduisent la biodiversité des rives. Shutterstock

La hausse globale d’un ou deux degrés Celsius prévue dans les prochaines décennies suffira à faire monter le niveau de l’eau de plusieurs mètres en de nombreux endroits. En touchant les quartiers résidentiels et sites industriels situés à proximité des rives, les inondations mettent en péril plusieurs vies humaines et peuvent causer des dégâts matériels représentant des milliards de dollars.

Toutes les municipalités situées le long du fleuve seront affectées, soit directement, soit indirectement, par les conséquences de cette hausse du niveau de l’eau.

Une quantité phénoménale de débris et de produits chimiques se retrouvent de plus dispersés par le courant, ce qui pollue l’écosystème fluvial, mais aussi les terres et les nappes phréatiques du bassin hydrographique. Le processus d’érosion des berges s’en retrouve déjà accéléré, et menace ainsi un nombre croissant d’habitats naturels riverains. Il favorise les glissements de terrain et le rejet de substances toxiques dans l’environnement.

Ce scénario est aujourd’hui bien connu des chercheurs et des décideurs politiques. Or, malgré d’excellents travaux pour évaluer les multiples risques et proposer des stratégies d’aménagement pour mitiger ceux-ci, il n’existe à l’heure actuelle aucun projet qui offre une vision d’aménagement à long terme de l’ensemble du fleuve Saint-Laurent.

Il nous paraît donc primordial que les connaissances actuelles et à venir sur les risques naturels et humains soient mises en œuvre rapidement. Nous devons repenser de manière radicale notre rapport à l’habitat fluvial du Saint-Laurent, des Grands Lacs à l’océan Atlantique.

Une tendance mondiale

Premier projet du genre au monde, Fluvialités , initié en 2021-2022, s’inscrit dans une tendance globale pour une gouvernance mondiale des grands fleuves

Nous nous inspirons de projets tels que « Switzerland : an Urban Portrait » du Studio Basel, la recherche sur la métropole de Lagos, au Nigeria, menée par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, l’Ecole de l’anthropocène, dirigée par le géographe français Michel Lussault, et la vision de l’urbaniste italienne Paola Viganò pour une Métropole horizontale.

Ces démarches font écho à une pratique grandissante dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture de paysage. En abordant les enjeux de sociétés à plusieurs échelles, ces disciplines arrivent aujourd’hui à produire des solutions concrètes pour la société et l’environnement, tout en favorisant le développement économique. Les projets qui découlent de ces connaissances sont plus à même d’atteindre les objectifs de durabilité.

Un réseau multidisciplinaires

Fluvialités fera l’objet d’une première phase de consolidation jusqu’en 2023-2024. Nous visons la constitution d’un réseau de chercheurs universitaires, d’organismes à but non lucratifs, de représentants des communautés riveraines et d’entreprises soucieuses du devenir du fleuve.

Nous comptons réaliser une première consultation publique sur les aspirations citoyennes en 2024-2025. Celle-ci s’inspire d’exercices de démocratie interactive sur les enjeux environnementaux récemment menés en France et au Royaume-Uni.

En parallèle, nous constituons un atlas numérique des savoirs scientifiques, sociaux et culturels du fleuve. Ces activités se traduiront entre autres par des activités d’enseignement universitaire et collégial selon une approche de recherche-création où les étudiants et les étudiantes participent au changement.

Des équipes pédagogiques, composées d’experts locaux et internationaux, conduiront ainsi des ateliers de planification et d’aménagement sur différentes sections du fleuve ainsi que sur des contextes comparables à l’international.

Le développement durable et inclusif du fleuve Saint-Laurent mérite notre attention. Si son développement se poursuit tel qu’aujourd’hui, cela aura des conséquences néfastes sur les populations et l’environnement en Amérique du Nord. Il faut mettre en place une stratégie transnationale pour le développement inclusif et durable du fleuve et de notre société.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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