"Fais gaffe à la gaffe!", la première adaptation oubliée de "Gaston Lagaffe"

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Détail de l'affiche de
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Quand Franquin n'est pas aux commandes des aventures de Gaston Lagaffe, rien ne se passe comme prévu. Avant qu'une reprise de la célèbre BD par le Québécois Delaf ne se retrouve devant la justice belge, les deux adaptations cinématographiques de ce classique du 9e Art se sont soldées par des déconvenues. Celle de PEF, en 2018, a été un immense échec commercial, tandis que celle de Paul Boujenah, en 1981, a disparu dans les limbes de l'histoire du cinéma, oublié de tous.

Tout commence en mai 1979. Paul Boujenah a 21 ans et un rêve: réaliser son premier film. Mais le milieu du cinéma voit d'un mauvais œil sa jeunesse. Malgré plusieurs rendez-vous prometteurs avec le producteur Alain Sarde (Buffet froid), les portes restent fermées: "Je rentre chez moi très énervé, je m'enferme dans ma chambre et je prends un Gaston", se souvient le frère de Michel Boujenah. "En lisant, je me dis que ça serait génial en film."

Il cherche aussitôt dans l'annuaire l'adresse des éditions Dupuis et les appelle. Il demande à parler à André Franquin, qui par chance est présent ce jour-là dans les locaux de la société. "Je reprends le train dans 2h30", le prévient le dessinateur belge. Paul Boujenah se précipite alors chez Dupuis pour le convaincre de lui céder les droits. La fougue du jeune réalisateur séduit Franquin. "Il y a eu un petit silence et il m'a dit, 'Eh ben, tu sais quoi? Je vais te les donner à toi, les droits'."

"J'ai essayé de limiter les dégâts au maximum..."

Le vieil auteur ne pose qu'une seule condition: Paul Boujenah peut adapter tous les gags qu’il veut, mais le personnage ne doit pas s'appeler Gaston. "C'est le cousin de Gaston, c'est le frère jumeau de Gaston, c'est ce que tu veux, mais ce n'est pas Gaston", insiste l’artiste. "J'ai essayé de limiter les dégâts au maximum…", révélera quelques années plus tard Franquin à l'écrivain Numa Sadoul dans le livre Et Franquin créa la gaffe.

Une fois les droits de Gaston obtenus, Paul Boujenah se met en quête d'un producteur avec son associée, Caroline Lemaire. Il rappelle Alain Sarde, qui les envoie paître. "Je ne connais rien à la bande dessinée, ce n'est pas du tout pour moi!" Puis il se rend chez Gérard Beytout, le producteur du Gendarme de Saint-Tropez, qui se montre plus réceptif. "Je lui montre l’album, puis je lui dis que ça serait bien que ça soit Pierre Richard. Il me dit 'OK, on va signer un contrat'. Quatre jours après, je signais un contrat pour mon premier film."

Pierre Richard, dont le premier film Le Distrait (1970) évoque l'univers mi-poétique mi-anarchiste de Gaston, donne son accord. "Il est comme un fou, on se voit tout le temps." Mais au bout de deux mois, Jean-Pierre Livi, son agent, convoque Paul Boujenah pour lui dire que Pierre Richard se retire. Impossible pour une star de cette stature de faire le premier film d’un inconnu, qui plus est aussi jeune.

En 1980, aucun cinéaste n'a moins de 30 ans. Mais la révolution approche: avec Jean-Jacques Beineix (Diva) et Luc Besson (Le Dernier Combat), Paul Boujenah fait partie d'une nouvelle génération qui va briser le plafond de verre du cinéma français. Il s'accroche et contacte Thierry Lhermitte, qui accepte le rôle avant de se rétracter tout aussi vite. Son salut vient de Daniel Auteuil, qui lui suggère de rencontrer un certain Roger Miremont. "Tu vas voir, c'est Gaston Lagaffe", lui lance la star des Sous-Doués. "Il lui ressemble."

"Lagaffe, ça ne se refuse pas"

De retour de Grèce, où il était embourbé "dans une histoire d'amour épouvantable", Roger Miremont n'a alors aucune intention de jouer Gaston. Âgé de 34 ans, ce comédien a déjà bien roulé sa bosse au théâtre et au cinéma (La Guerre des polices, Bête mais discipliné). Il vise d'ailleurs le rôle principal de la nouvelle comédie de Patrice Leconte, Viens chez moi, j'habite chez une copine, mais il doit s'incliner face à Bernard Giraudeau.

"J'en ai conçu une assez grande colère", se souvient l'intéressé. "Étant du Pays basque, je suis un peu nerveux. Je ne sais pas s'il y a un lien de cause à effet, mais bref, je sais que j'ai arraché une porte chez moi, et le scénario de Gaston Lagaffe est arrivé."

Roger Miremont accepte de rencontrer Paul Boujenah. "Il est venu à la maison et c'était un remarquable vendeur. Et puis finalement Lagaffe, qui me faisait beaucoup rire, ça ne se refuse pas." Pendant le rendez-vous, Miremont joue aux maladroits, confortant Boujenah dans son choix. "J'étais fasciné quand la porte s'est ouverte", se souvient Paul Boujenah.

Sa rencontre avec Franquin achève de convaincre Roger Miremont. "On a été boire des bières dans les bars. On a joué à jeter des ronds de bière en l'air pour les rattraper entre le pouce et l'index. Il était très fort. Il faisait ça avec 10 ronds superposés. C'était très sympathique. Et ça m'a encouragé à le faire." Le comédien s'identifie au personnage et pendant la préparation, il fait irruption en rollers dans les bureaux de Gérard Beytout. "Ça ne se faisait pas, mais c'était une façon d'être Gaston."

Une star des "Affranchis" dans "Gaston"

Paul Boujenah écrit le scénario de Fais gaffe à la gaffe! avec Francis Lax, une grande figure du doublage (Magnum, Les Muppets). Ils respectent à la lettre les consignes de Franquin. ​​Gaston devient "G". Prunelle est "Prunus" (Daniel Prévost), Mademoiselle Jeanne "Pénélope" (Marie-Anne Chazel) et M. De Mesmaeker "Mercantilos" (Marco Perrin). Le gaffophone est quant à lui rebaptisé "Gaffinette".

On retrouve aussi au casting une future star des Soprano et des Affranchis, Lorraine Bracco, et à la demande du producteur Gérard Beytout France Rumilly, l'inénarrable Sœur Clotilde du Gendarme de Saint-Tropez.

Visuellement, Fais gaffe à la gaffe! s'inscrit dans la continuité de la BD. G a le même pull vert que Gaston. Et ses facéties reprennent une par une celles des albums. Gérard Beytout ne lésine pas sur les moyens.

Le tournage se déroule dans les studios de Boulogne. Fais gaffe à la gaffe! bénéficie de neuf semaines de tournages, d’effets spéciaux coûteux pour l’époque et d'un superbe décor en rotonde signé Jacques Bufnoir, futur chef décorateur d'Indochine de Régis Wargnier et d'Aline de Valérie Lemercier. "J’étais pas peu fier", évoque Paul Boujenah.

"C'est Prunelle qui est drôle, pas Gaston"

Lors du tournage, Roger Miremont ne ressent aucune pression à jouer Gaston. "Je dirais: pas plus que d'endosser un personnage dans La Célestine [célèbre tragi-comédie en 16 actes, NDLR] au Palais des Papes, ironise l'acteur. Chaque rôle est une équation à résoudre." Il s’appuie sur les BD de Franquin qu'il connaît alors "presque par cœur" et une bonne condition physique. "Je sais bouger, je sais tomber, je sais me plier en deux", énumère-t-il. "J'ai adopté la démarche de Gaston un peu voûté."

Il n'a aucune difficulté, non plus, à trouver le fameux "M'enfin" du personnage. "Je ne sais pas si le mien est bon. Mais c'est le m'enfin qu'on imagine [en lisant la BD]." Paul Boujenah aura toujours le regret de ne pas avoir pu immortaliser le "M'enfin" de Pierre Richard: "Roger a été très appliqué, très généreux. Et quand il dit 'M'enfin', ça marche. Si Pierre Richard avait pu dire 'M'enfin', ça aurait été des éclats de rires encore plus gros."

Pour Paul Boujenah, Roger Miremont se fait par ailleurs voler la vedette par Daniel Prévost. "C'est lui qui est drôle, pas Gaston. Je suis désolé. Gaston, il est drôle quand il est tout seul. Il est mignon, il s'endort dans son gaffophone, il est sur son hamac, il est romantique, mais c'est le clown blanc. Prévost, c'est lui qui fait rire. Il est complètement fou."

Roger Miremont est également un peu gêné dans son jeu par la couche de maquillage qu'on lui impose chaque jour sur le plateau: "Sur le tournage, je ne comprenais pas pourquoi j'étais maquillé comme une poupée et d'autres non. [Prévost], lui, était normal. Il y avait un hiatus entre la direction et l'exécution." Jouer un personnage de papier reste une tâche difficile, voire impossible, estime le comédien: "L'imaginaire du lecteur fait que la vie est là, tandis que le cinéma ce n'est pas de l'imaginaire, c'est du plaqué."

"Il a fait malgré ses vingt ans un film de vieux"

Ce hiatus évoqué par Roger Miremont est accentué par le scénario concocté de Paul Boujenah et Francis Lax. 28 ans séparent les deux hommes, qui n'ont pas la même sensibilité comique. Le résultat, "un peu poussif", "un peu simplet", juge Roger Miremont: "Je pense qu’ils auraient pu être plus pointus au niveau de l'écriture. [Paul Boujenah] a fait malgré ses vingt ans un film de vieux."

À l’écran, les gags s'enchaînent sans réellement former un ensemble cohérent. "C'est un scénario en tranches de cake. C'est une scène, puis une scène, puis une scène, puis une scène", énumère Roger Miremont, pour qui le film fait un contresens sur l'esprit de la bande dessinée.

Fais gaffe à la gaffe! s'appuie en effet principalement sur la dimension burlesque de Gaston, en oubliant sa dimension anarchiste. Un choix validé par Franquin, qui avait relu le scénario, et assumé à l'époque par Paul Boujenah, qui avait déclaré dans Métal Hurlant: "Lagaffe est un Superman de l’invention." Avec le recul, le réalisateur maintient son point de vue. "Mon obsession, c'était de faire rire les enfants." Il voit aussi en Gaston un Charlot des temps modernes qui "invente des trucs pour ne pas avoir à bouger."

"Gaston, ce n'est pas un endormi qui fait des conneries", répond Roger Miremont. "Il fait toujours s'écrouler la signature des contrats [de De Mesmaeker]. Il est sans arrêt contre le système. Peut-être qu’on appelle [ça] des gaffes, mais il me semble que c'est quelqu'un qui s'érige contre le bon ordre. Pour moi, c'est un symbole de l'anti-capitaliste, un anarchiste au sens premier, quelqu'un qui est à côté de la société et qui ne rentre pas dans le moule."

Et d'ajouter: "Franquin avait cette espèce de distance par rapport aux choses qui fait que son personnage véhiculait une moquerie antisociale tout en étant un être profondément bon, généreux, poétique. C'est ce que j'avais retrouvé [en lui] du personnage et pour moi, c'est ce qui a manqué dans l'écriture du scénario. C'est-à-dire qu'on était plus sur l'animation de marionnettes que sur un vrai regard sur le personnage. Peut être que si on avait axé le propos, ça aurait été un peu moins - si j'ose dire - 'trou du cul la praline'."

"Je croyais qu'on se moquait de moi"

Hasard du calendrier, la date de sortie est calée au 1er avril 1981. Le film séduit plus de 500.000 spectateurs et ne perd pas d'argent. La critique ne s’acharne pas sur Fais gaffe à la gaffe!. "Si le film n'est pas bon, il est en tout cas honorable ; il n'est déshonorant ni pour Franquin ni pour Boujenah", estime Le Monde. Selon L'Année du Cinéma 1981, le film "prouve par l'absurde que cinéma et bande dessinée peuvent être parfois deux modes d'expression totalement antinomiques."

Franquin lui non plus n’aimait pas le film, mais avait toujours veillé à ne jamais l’assassiner publiquement. "On ne peut pas dire que le résultat fut bon... Mais il y avait une certaine qualité d'enthousiasme qui se sentait", avait-il raconté à Numa Sadoul. "Franquin était bienveillant", se souvient Laurent Duvault, son éditeur entre 1995 et 1997. "Il n'était pas en colère contre ce film. Ni amer. Il respectait l'énergie de Paul Boujenah même s'il reconnaissait aisément que le film était vraiment raté. Il était toujours positif."

Roger Miremont est beaucoup plus critique. Lorsqu'il découvre le résultat, la honte se mêle au dépit. Seules les scènes où il joue de la Gaffinette trouvent grâce à ses yeux. Fais gaffe à la gaffe! le plonge dans la paranoïa. "Dès que j'arrivais dans les endroits à la mode, je croyais qu'on se moquait de moi pour avoir fait ce film." Un soir, non loin de la Fontaine des Innocents, à Paris, il croise le célèbre agent Dominique Besnehard. Il croit l'entendre dire "has-been".

Sous le choc, Roger Miremont refuse toutes les comédies qu'on lui propose et se réfugie au théâtre. "Je suis reparti dans le théâtre contemporain intello pour me laver de tout cela. J'adore faire rire les gens, mais avec un vrai fond dramatique." Quarante ans après, il a fait la paix avec Fais gaffe à la gaffe!. "Quand on n'est pas content d'un produit, on voit les choses sous un angle un peu twisté, un peu négatif", analyse-t-il avec le recul. "Maintenant, je m'en fous totalement. Ça fait partie des aléas du métier."

Filmer les Schtroumpfs à taille réelle?

Autre aléa du métier: Fais gaffe à la gaffe! est tombé dans l'oubli. Il n'a pas été restauré et reste indisponible en vidéo. Le film est même interdit d’exploitation, révèle Paul Boujenah. "Un jour, il y a quelques années, j'ai reçu une lettre comme quoi on ne pouvait plus l'exploiter. Je ne savais pas qu'on pouvait empêcher l'exploitation d'un film. C’est complètement con parce que les gens qui veulent le voir, ils vont sur Youtube et ils le voient." Une copie pirate disponible sur le site y a été vue par plus de 60.000 personnes.

Après l'aventure Gaston, la BD et le cartoon continuent d'influencer Paul Boujenah. En 1982, il réalise Le Faucon, un polar avec Francis Huster. "Je me suis inspiré de Tom et Jerry. C'est l’histoire d'un super flic cassé qui court pendant 24h derrière l'ennemi public numéro un." À la même époque, Boujenah veut rencontrer Peyo pour adapter Les Schtroumpfs. "Je voulais les faire en vrai, à taille réelle, puis tout réduire avec les effets spéciaux. Mais je n'ai pas pu rencontrer Peyo et je suis parti sur un autre projet."

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Article original publié sur BFMTV.com

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