Les mesures choc d'un think tank pour réduire les émissions de CO2 du secteur aérien

Des propositions choc pour transformer le secteur aérien français (Photo : Nicolas Economou/NurPhoto via Getty Images)

Engagé dans une réflexion globale sur la nécessaire et urgente décarbonation de l'économie, le Shift Project a présenté une batterie de mesures concernant le secteur aérien. Au programme, notamment : la restriction drastique des trajets domestiques, l'interdiction des vols d'affaire ou encore l'augmentation du taux de remplissage des avions...

Fortement impacté par la crise du Covid-19, le secteur aérien mondial est aux abois. Notre géant national Air France ne fait pas exception et a récemment obtenu une aide d'urgence de 7 milliards d'euros de l'état. Alors que beaucoup s'interrogent sur les contreparties qui peuvent être associées à un prêt si conséquent, les théoriciens de la transition énergétique jugent que l'occasion est à saisir.

“À partir du moment où l'État lance une bouée de sauvetage à quelqu'un, il est légitimement en droit de lui demander quelque chose tant qu'il est dans l'eau, voire de lui imposer des conditions de sortie de l'eau”, glisse ainsi l'ingénieur Jean-Marc Jancovici, actuellement engagé avec son think tank The Shift Project dans un vaste chantier visant à proposer un plan de transformation de l'économie française.

Le secteur aérien, un enjeu crucial pour respecter l’accord de Paris

“Ce que nous avons en tête, c'est tout simplement de respecter l'engagement pris par la France d'aller vers la neutralité carbone en 2050”, explique le polytechnicien, en faisant référence à l'accord de Paris issu de la COP21, qui vise à limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°C à l'horizon 2100. Au stade actuel, le respect de cet engagement impliquerait de réduire, dès à présent et dans la durée, nos émissions de CO2 d'environ 5% par an.

Dans cet ordre d'idée, l'évolution du secteur aéronautique est un enjeu crucial. “Le transport aérien représente 3% des émissions, mais cet impact est à compléter avec les effets hors-CO2, notamment les effets sur la chimie de l'atmosphère. L'impact réel du secteur est à multiplier par deux, voire par trois”, précise ainsi Romain Grandjean, chargé de ce projet au sein du think tank.

Objectif : réduire les émissions de CO2 de 4,2 millions de tonnes en cinq ans

Ce mercredi, le Shift Project a donc publié une série de préconisations concernant ce secteur critique. “Si on veut sérieusement que les émissions baissent en valeur absolue de 4 à 5% par an, et en commençant demain matin, à quoi ressembleraient les mesures que nous devrions mettre en œuvre ?”, pose Jean-Marc Jancovici. Les propositions du think tank tentent de répondre à cette question, avec l'objectif concret de réduire les émissions de CO2 du secteur aérien de 4,2 millions de tonnes en cinq ans.

Parmi les propositions émises par le Shift Project figure ainsi toute une série de mesures techniques : “décarboner les opérations au sol (qui représentent 6% des émissions) ; remplacer les petits avions à réacteur par des avions à hélice moins polluants ; limiter le fuel tankering, qui consiste à aller chercher loin du carburant moins cher ; optimiser les trajectoires de vol”, énumère Romain Grandjean.

“On n'a pas d'autre choix que d'introduire une certaine forme de sobriété”

Le chargé de projet, qui a travaillé sur ce sujet avec une trentaine d'experts du secteur aérien, estime cependant qu'appliquer ces mesures techniques ne permettrait d'atteindre que 25% de l'objectif. “Si on veut être cohérent avec l'objectif de l'accord de Paris, on n'a pas d'autre choix que d'introduire une certaine forme de sobriété dans le transport aérien”, assure Romain Grandjean,.

Dans cette optique, les mesures préconisées dessinent une mutation radicale du secteur. En ce qui concerne la réduction des vols domestiques, elles vont ainsi bien au delà des annonces récentes du ministre de l'économie Bruno Le Maire. “Nous proposons la fermeture des lignes pour lesquelles l'alternative ferroviaire permet un trajet inférieur à 4h30, indique Romain Grandjean. Cela concernerait les trajets domestiques, mais aussi les liaisons avec certains pays frontaliers comme l'Allemagne, le Royaume-Uni ou la Belgique.”

Interdiction des vols d’affaire, restriction des “miles” et densification des cabines

Autres pistes de réflexion en vue d'une plus grande sobriété, l'interdiction des vols d'affaires, dont le taux de remplissage moyen est estimé à 5 passagers et qui sont donc particulièrement énergivores, mais aussi la restriction des avantages de fidélité de type “miles”, qui pèsent 5% du trafic, la moitié de ces 5% correspondant à du trafic d'opportunité, c'est-à-dire à des billets qui n'auraient pas été achetés si les voyageurs ne disposaient pas de “miles” à écouler.

“D'une manière générale, complète Romain Grandjean, il faudrait imposer pour tous les vols touchant le territoire français une décroissance de la consommation de carburant, par exemple en réaménageant les cabines pour les densifier, c'est-à-dire en limitant l'espace occupé par les classes luxueuses. D'autres leviers pourraient consister à accélérer le renouvellement des flottes, les appareils plus récents consommant beaucoup moins que les anciennes générations, et plus simplement à limiter le nombre de vols.”

Des mesures de reconversion pour les employés du transport aérien

Si elles permettraient de réduire de 4,4 millions de tonnes les émissions de CO2 en 5 ans, et donc de dépasser légèrement l'objectif initial, l'application de ces mesures de contraction du trafic aurait forcément un effet sur les 100 000 emplois du secteur du transport aérien, qui sont “directement proportionnels à la consommation de carburant et donc aux émissions de CO2”, comme le rappelle Romain Grandjean.

Pour minimiser l'impact négatif sur l'emploi, le Shift Project propose ainsi des mesures de reconversion, et notamment de “transposer dans la grande vitesse ferroviaire les compétences d'une entreprise comme Air France et les emplois associés, de manière à partager l'excédent du gâteau qui va aller au secteur ferroviaire.”

Vers une mutation de l’industrie aéronautique ?

En amont, l'industrie aéronautique, filière stratégique qui représente environ 300 000 emplois en France, devra elle aussi s'adapter à la nouvelle donne. “Aujourd'hui, cette industrie sert avant tout à alimenter la croissance du trafic, note Romain Grandjean. Il faudrait la faire basculer dans un mode qui consisterait davantage à remplacer les vieux modèles par des avions qui consomment beaucoup moins d'énergie.”

“Les objectifs doivent être ambitieux, poursuit le chef de projet. Par exemple, lancer un programme comparable au Concorde, mais cette fois orienté vers une amélioration forte de l'efficacité énergétique, viser pour 2030 un avion qui consomme 25% de moins que les modèles actuels, qui soit adapté aux nouvelles conditions climatiques et aux nouvelles exigences de mobilité.”

“Nous avons conscience que les mesures que nous proposons feront des perdants”

Le chantier est donc considérable, mais l'urgence de la situation l'est tout autant. “Nous nous situons dans un monde fini, où les arbres ne grimpent pas jusqu'au ciel, rappelle Jean-Marc Jancovici. Nous avons conscience que les mesures que nous proposons feront des perdants, mais penser que la tentative de maintenir la situation en l'état ne fera pas de perdants est un leurre. Penser que dans le monde non durable dans lequel nous sommes, la situation va durer, c'est un leurre.”

“Quand on se penche sur ceux qui seront les perdants, notre philosophie est de nous intéresser aux gens plutôt qu'à l'argent, résume l'ingénieur. L'idée, c'est de voir si on ne pourrait pas demander aux personnes qui travaillent dans ce secteur de faire autre chose, qui serait davantage compatible avec un monde bas carbone. C'est là-dessus que nous voulons travailler.” D'où l’importance de l'approche transversale du Shift Project, qui sera complétée dans les semaines à venir par la suite des propositions relatives à ce plan de transformation de l'économie française.