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"Décivilisation" : la société française est-elle plus violente qu'avant ?

Manifestation du 1er mai 2023 à Rennes (Photo by Damien MEYER / AFP)
Manifestation du 1er mai 2023 à Rennes (Photo by Damien MEYER / AFP)

En évoquant un processus de "décivilisation" qui serait en cours en France, Emmanuel Macron remet en avant l'idée d'une société plus violente, qu'il a déjà évoquée par le passé.

Trois policiers morts dans un accident de la route causé par un automobiliste qui roulait à vive allure à contre-sens, fortement alcoolisé et sous l'emprise de stupéfiants, l'agressions du maire de Saint-Brevin, une infirmière tuée à l'arme blanche dans l'enceinte de son établissement... Pour Emmanuel Macron, cette succession d'événements illustre que "depuis maintenant un certain temps et dans l’ensemble des pays, il y a une forme de mouvement de décivilisation", a-t-il dit en Conseil des ministres.

"Aucune violence n’est légitime, qu’elle soit verbale ou contre les personnes. Il faut travailler en profondeur pour contrer ce processus de décivilisation", a notamment ajouté le chef de l'État, utilisant un terme dont l'emploi fait débat.

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"Une société de plus en plus sensible à la violence"

En évoquant un "processus de décivilisation" en lien avec plusieurs faits divers, Emmanuel Macron sous entend une hausse de la violence dans la société. Pourtant, les spécialistes que nous avons interrogé réfutent l'idée d'une société plus violente.

"On a une société de plus en plus sensible à la violence, car elle y est de plus en plus rare. Avant on réglait ses conflits en duel, aujourd'hui c'est par le dialogue ou devant la justice. Donc quand, rarement, certains règlent cela par la violence, c'est beaucoup plus marquant pour les esprits", détaille Renée Zauberman, sociologue, directrice de recherche émérite au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (Cesdip)

"On a une vision du monde qui ne va pas, mais pas du monde réel"

Un constat que partage Jean-François Dortier, sociologue et fondateur et directeur de la publication du magazine Sciences humaines. "L'impression que la société est violente vient du fait que le phénomène est amplifié. Il reste certes des poches d'ultra-violences, mais qui ne sont pas du tout révélatrice du processus général de pacification, mais qui sont pourtant surmédiatisées. On a donc une vision du monde qui ne va pas, mais pas du monde réel", prolonge le sociologue.

"Quand on parle de violence, il faut distinguer de quelle violence on parle : les violences qui impliquent la police, qu'elle en soit l'auteure ou la victime, ont pris un caractère exacerbé depuis les gilets jaunes par rapport à une quinzaine d'années auparavant. Mais c'est oublier les manifestations paysannes très brutales des années 90, ou encore des années 70", poursuit Jean-François Dortier.

La baisse des violences domestiques, "un signe de pacification des moeurs"

"Les violences liées à la délinquance (vol à main armée, braquage...) sont stables mais surtout deux fois moins nombreuses que dans les années 80, où c'était déjà deux fois moins important que dans les années 60. On enregistre en revanche une hausse des homicides de type règlement de compte", nuance le sociologue.

Autre type de violence que distingue l'expert, les violences domestiques. "C'est devenu un sujet très médiatisé, ce qui montre leur baisse. Une gifle reçue par un enfant à l'école ou des cas de violences intrafamiliales vont être médiatisés, alors que cela ne l'était pas il y a a quelques années. La société est devenue très sensible sur ces sujets, c'est un signe de pacification des moeurs, ce qui contredit totalement l'idée de décivilisation", poursuit Jean-François Dortier.

Des faits divers qui ne rendent "pas du tout compte de la situation générale dans le pays"

"La politique, les chaines d'information en continu et les réseaux sociaux fonctionnent sur le très court terme. Il peut y avoir des incidents choquants, graves, comme la mort des trois policiers, mais cela ne rend pas du tout compte de la situation générale dans le pays" déplore Renée Zauberman, directrice de recherche émérite au Cesdip qui a mis au point un observatoire permettant de mesurer la délinquance et le sentiment lié à cette délinquance sur la base d'enquêtes et non des chiffres de la police.

Si elle relève "un pallier haut des atteintes aux biens, qui touchent davantage de monde que les violences, depuis les années 60 et l'avènement de la société de consommation", la sociologue note une lente érosion de ce palier, "qui reste toutefois à des niveaux élevés".

Une hausse des violences "sans contact"

Quant aux homicides, le taux est jugé bas depuis des décennies, avec un taux d'1 à 2 pour 100 000 habitants. Autre chiffre stable, selon des enquêtes menées par le Cesdip, c'est-à-dire auprès de personnes interrogées qui estiment avoir été victimes de violences physiques, elles représentent entre 2,5 et 3% de la population.

Là où le niveau est plus élevé, toujours selon les enquêtes du Cesdip, ce sont les violences dites "sans contact" comme "les regards de travers, les injures, les insultes, les menaces" avec entre 14 et 16% de personnes estimant en avoir été victimes.

"L'hypothèse principale, c'est que le sentiment d'une société de plus en plus violente augmente, ce qui fait qu'un incident a priori anodin du quotidien, être bousculé à la sortie du métro par exemple, va être perçu comme une violence. Pourquoi ? Parce qu'on est surexposé à la violence via les chaines d'information en continu, les réseaux sociaux, ce qui donne le sentiment d'une société violente et fait interpréter ces faits a priori anodin comme une violence subie", conclut Renée Zauberman.

VIDÉO - Macron dénonce les "comportements qui tuent" lors d'un hommage à trois policiers