Ce que la comtesse de Ségur nous apprend sur l’histoire des chambres d’enfants

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<span class="caption">Illustration tirée de Les Bons Enfants de Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur, par François-Fortuné-Antoine Ferogio</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Segur,_les_bons_enfants,1893_p071.jpg" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Wikimédia Commons">Wikimédia Commons</a></span>
Illustration tirée de Les Bons Enfants de Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur, par François-Fortuné-Antoine Ferogio Wikimédia Commons

Les enfants n’ont pas toujours eu une chambre, une pièce à eux où ils dorment, rangent (si on peut dire !) leurs vêtements, leurs jouets, leur matériel scolaire. De fait, et d’une façon plus générale, on sait maintenant, grâce à Michelle Perrot, qu’il y a une histoire de la chambre. Mais une histoire de la chambre d’enfant reste à construire, au croisement de plusieurs histoires : celle de l’enfance et de sa culture matérielle, celle de l’urbanisme et des logements, celle des différents milieux sociaux.

Quelques éléments en ont été livrés, et l’une des sources est la littérature de jeunesse, lieu d’une représentation de la culture d’enfance, car les auteurs s’efforcent de nous présenter des enfants « crédibles », et les livres pour enfants sont ainsi un territoire stratégique pour notre propos. Les passages qui font allusion à la chambre d’enfant restent rares, de Berquin à la comtesse de Ségur, mais ils attestent son existence possible dans les milieux bourgeois.

La première chambre à s’individualiser dans ces textes est celle de la jeune fille, qui a fait sa communion, donc âgée de douze ans au moins. Parfois un texte nous montre comment on crée la chambre de l’enfant : un cabinet de rangement à côté de la chambre des parents, qu’on débarrasse pour en faire une chambre, exigüe, sans fenêtre. Ainsi, peu de descriptions et l’impression que ces espaces ne sont encore guère conçus pour des enfants.

<span class="caption">Sophie de Renneville, L’éducation de la poupée, Paris, Eymery, 1823, « Les bonnes actions ont leur récompense », gravure anonyme.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/1228/img-2.jpg" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Coll. part">Coll. part</a></span>
Sophie de Renneville, L’éducation de la poupée, Paris, Eymery, 1823, « Les bonnes actions ont leur récompense », gravure anonyme. Coll. part

Sous le Second Empire, les renseignements se font plus abondants, grâce, en particulier, à l’œuvre de la comtesse de Ségur. S’il peut sembler logique que les chambres d’enfant existent dans le monde aristocratique et de la grande bourgeoisie, qui est celui de la comtesse de Ségur, ce qu’elle nous en dit dans son œuvre est plus complexe que ce qu’on en attendrait.

Une chambre pour dormir

Dans le vocabulaire de la comtesse, le mot chambre prend souvent son sens ancien, désignant une pièce à la fonction non déterminée. Mais dans l’univers ségurien, dans les châteaux du milieu aristocratique auquel elle appartient, les enfants ont souvent une chambre, ce que précise l’emploi du possessif : « dans nos chambres » dit Camille dans Les Bons Enfants. En effet, chaque cousin et cousine a sa chambre : après une bataille pour rire, les enfants « coururent s’arranger chacun chez soi ». Dans Les malheurs de Sophie, celle-ci, âgée de quatre ans, est punie : « Sophie dîna dans sa chambre ». Mais est-elle toute seule, à cet âge tendre ?

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Il semble que la nurse dorme souvent dans la chambre des petits enfants qui lui sont confiés. De même, quand Jules est malade, dans Pauvre Blaise, son papa dort dans sa chambre. Assez souvent, la chambre de l’enfant communique avec celle de la bonne ou celle des parents. Il est aussi fréquent que frères ou sœurs ou cousins partagent la même chambre. Dans Les Bons Enfants, Pierre, huit ans, et Henri, six ans, partagent la même chambre où se trouve une cuvette pour faire sa toilette et une table pour prendre le chocolat du petit déjeuner. La comtesse ne s’attarde pas à nous décrire ces chambres d’enfant, dotées d’un ou plusieurs lits, et aussi d’une commode. Elle fait une exception pour la chambre de Blondine, dans ses Nouveaux contes de fées :

« La chambre de Blondine était toute tapissée de soie rose brodée en or : les meubles étaient en velours blanc, brodé admirablement avec les soies les plus brillantes. Tous les animaux, les oiseaux, les papillons, les insectes y étaient représentés. »

Un tel décor évoque une volonté de décoration adressée à l’enfance, ce qui est très rare dans la France de 1857.

Mais la comtesse ne se contente pas de la vie de château, et elle évoque des milieux pauvres où la mère et l’enfant ont leur lit dans une grande pièce (Jean qui grogne et Jean qui rit). De même quand Mme de Rosbourg visite une maison à louer pour y loger une pauvre femme de marin, elle imagine une cuisine dans l’une des trois pièces, une chambre pour la mère et la fille et la troisième en pièce de réserve : il ne lui vient pas à l’esprit que ce pourrait être la chambre de la fillette (Les Petites filles modèles).

Par contre, dans une maison de village, Charles, treize ans, a sa chambre, dotée d’un mauvais lit, mais il est chez lui (Un bon petit diable). Chez les gens riches, la chambre de l’enfant a aussi d’autres fonctions que celle d’héberger son sommeil.

Une chambre pour jouer

La comtesse évoque souvent les « joujoux » des enfants, surtout la poupée, citée deux cents fois dans son œuvre, et avec elle les vêtements, dînettes, meubles de poupée. Si l’univers ludique des filles est le plus décrit, les garçons ont aussi des jouets, cheval de bois, tambour, ballons, billes, cerfs-volants, toupies, bateaux. Il semble que les jouets de Sophie soient rangés dans une pièce réservée à cet usage : « la chambre où sont mes joujoux », « un salon où étaient les joujoux » (Les Malheurs de Sophie, 1858).

Mais c’est dans la chambre des enfants que les jouets se trouvent le plus souvent. Quand Madeleine, sept ans, montre à Marguerite, quatre ans, tous ses jouets très divers pour qu’elle choisisse, cela se passe dans sa chambre (Les Petites filles modèles). Et Marguerite aussi a ses jouets dans sa chambre :

« Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupée perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode, comme elle les avait trouvées ».

Pour les enfants qu’évoque la comtesse, il est normal qu’il y ait des jouets dans les chambres des enfants. Ainsi, « Laurent demanda s’il y avait des joujoux dans la chambre de Juliette », la cousine qui va venir en visite, et, devant la réponse négative de la bonne, Laurent s’exclame « Mais dans sa chambre elle s’ennuiera » (Diloy le chemineau). Et, si l’enfant doit faire son travail scolaire dans sa chambre, ne s’ennuie-t-il pas ?

Une chambre pour travailler

Dans l’univers des châteaux et grands appartements parisiens, une pièce spéciale est réservée à cela, que la comtesse nomme « chambre de travail » ou « chambre d’étude ». Quand Gisèle n’a pas fait le travail que lui a demandé sa maîtresse, elle doit venir dans la chambre de sa mère pour travailler sous son regard (Quel amour d’enfant). Une salle d’étude modèle devait ressembler à celle que donne Baric.

<span class="caption">Jules Jean Antoine Baric, L’Éducation de la Poupée, Paris, Arnauld de Vresse, vers 1857, « Mlle Poupée laisse son livre pour aller jouer ».</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://journals.openedition.org/strenae/docannexe/image/1228/img-4.png" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Canopé/CNDP -- Musée national de l’Éducation Rouen">Canopé/CNDP -- Musée national de l’Éducation Rouen</a></span>
Jules Jean Antoine Baric, L’Éducation de la Poupée, Paris, Arnauld de Vresse, vers 1857, « Mlle Poupée laisse son livre pour aller jouer ». Canopé/CNDP -- Musée national de l’Éducation Rouen

Mais quand il n’y a pas de salle d’étude, c’est bien dans la chambre que l’enfant doit travailler, comme Christine qui s’était mise dans le salon et que sa mère renvoie dans sa chambre, où, de fait, elle range « ses livres, papiers, etc., dans sa petite commode » (François le Bossu). La chambre de Sophie contient aussi les objets du travail scolaire, car elle a sur sa table, où elle est censée travailler, « deux livres, un cahier de papier rayé, une plume et un encrier ». (Les Bons Enfants).

Mais c’est aussi dans les chambres des enfants que se trouvent leurs livres, ceux avec des images, ou des périodiques pour enfants, par exemple les « huit volumes de La Semaine des enfants » que Laurent voudrait mettre dans la chambre qui accueillera Gertrude (Diloy le chemineau). La chambre est donc aussi l’espace privé dans lequel on lit pour le plaisir.

La comtesse de Ségur nous donne une représentation des chambres d’enfant dont on ne peut mesurer à quel point elle est fidèle à la réalité du monde dans lequel elle vit. En tout cas, dans son traité sur La Santé des enfants (1855), elle table sur l’existence d’une chambre pour l’enfant, car elle conseille d’en renouveler l’air trois fois par jour, de ne pas trop la chauffer, et de placer le lit en dehors des courants d’air. Cinquante ans plus tard, la chambre d’enfant est une réalité sociale dont les manuels scolaires tiennent compte, comme le montre l’exemple ci-dessous.

<span class="caption">Brunot &amp; Bony, Méthode de langue française, CP-CE1, Paris, Colin, 1905, « La chambre de Louise ».</span>
Brunot & Bony, Méthode de langue française, CP-CE1, Paris, Colin, 1905, « La chambre de Louise ».

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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